Billets du jour : 18 novembre 2012


Ils sont mariés depuis 75 ans et sont à ce point en décalage qu’ils racontent chacun une histoire décousue. Ils vivent ensemble dans une maison isolée par la mer. Et ensemble, ils vivent isolés, séquestrés de regrets et de remords alors que la terre s’enfonce, que le soleil brille de moins en moins longtemps et que la longue Nuit approche. | Par Jean-Philippe Perreault Elle lui reproche son manque d’ambition; il en accuse les autres et les situations. Il est las de lui raconter toujours la même histoire; elle lui est à chaque fois nouvelle. Elle a perdu un fils; il n’a jamais eu d’enfant. D’un même réel, ils vivent différentes réalités. Si bien que ce couple apparaît comme un seul personnage qui, dans le flot des énoncés absurdes, dévoile une énonciation cohérente, en quête souffrante de répondant pour donner sens et conclure sa propre histoire. Ce répondant passager débarquera sous forme de personnages invités pour le dévoilement du grand message. Ils prendront place sur des chaises. Des chaises vides pour le spectateur, mais remplies d’une illusion qui, au cœur de la solitude, de l’amertume et de l’échec, met les vieux en marche, pour un temps. Les chaises de Ionesco, magistralement présentée au Théâtre de la Bordée à Québec, traite de la vieillesse et de la mort, de ce que l’on échappe lorsque l’on vit par procuration, de cette peur de soi qui fait ramper devant les empereurs de l’époque. Elle parle essentiellement de la croyance. Non de la foi explicitement religieuse, mais de la croyance comme pratique de l’autre, ponts jetés sur le vide et l’écart. Écart qui sépare le vieux de sa femme, des amis qu’il a perdus et du monde, mais surtout de lui-même et de son histoire. Sa vie qui, parce qu’il s’est défilé, se découd. Alors que sa foi le fait se relever, changer de costume et avancer, le drame de la pièce – la véritable absurdité – tient en sa méprise. Il se méprisera lui-même d’abord en se refusant, laissant entre les lèvres de l’orateur muet le message qu’il veut livrer à l’humanité. Et il se trompe pratiquement jusqu’à la fin, incapable de reconnaître l’autre. Des plus anonymes jusqu’au roi, les invités imaginaires ne sont que des objets sur lesquels il se projette. Il parle pour eux sans jamais discerner qu’il ne parle que de lui. Il s’empresse de leur trouver une chaise pour les mettre à leur place, les fixer dans son monde. Pas plus que les spectateurs, il ne les voit. Il s’indiffère parce qu’il s’indifférencie d’eux. En s’oubliant en eux, il les oublie. La tradition chrétienne a un vieux concept considéré ringard aujourd’hui pour en rendre compte : le péché originel, la méprise de l’humain sur lui-même. Cette histoire de pomme et le serpent. Ramper plutôt que se tenir debout. Au sortir de la pièce, dans l’humidité et le froid de ce mois des morts qu’est novembre, on saisit que ce qui fait vivre est ce risque constant d’aller vers l’autre qui n’est heureusement pas ce que l’on pense et que l’on voudrait qu’il soit. Le drame de ces vieux n’est pas dans leur illusion; elles sont nécessaires les illusions pour créer du possible. Mais en s’illusionnant de leur illusion, ils en arrivent à la confondre avec le réel. Dès lors, ils ne doutent plus donc ne croient plus. Ils ne se laissent que bercer par elle. _______________________________________ Crédit photo de la une : akahodag via photopin cc

Les chaises berçantes d’illusion