Archives du mois : décembre 2012


De traditionnels habits blancs portés par de jeunes visages. Un singulier contraste dont on comprend qu’il suffit à faire un film. Si Alléluia procure le sentiment d’entrer dans un monde reculé, le documentaire révèle pourtant que les parcours de ces postulants à la vie adulte et à la vie religieuse sont le produit de l’époque. | Par Jean-Philippe Perreault Plusieurs plans fixes, quelques silences, une caméra patiente pour raconter leur foi et leur engagement. Le film de Jean-Simon Chartier est une liturgie des heures, des jours et des mois dans la vie de ces jeunes convertis à un système de mesure du temps et de perception du monde dont l’originalité tient à une inscription toute contemporaine dans huit siècles de vie dominicaine. Dans les petites chambres dépouillées, dans le rappel et l’appel de la prière, dans les bruits des pas, dans la fraternité, dans les hymnes et les chants, la dissemblance résonne. L’écart est là, constant, entre leur vie d’hier et d’aujourd’hui, entre la société et le couvent, entre leur idéal et ceux de leurs frères âgés. Il est la marque d’une innovation religieuse bien cachée sous le scapulaire de la tradition. Pour ces jeunes « entrer en religion » est une manière de quitter un monde désenchanté, décevant et désordonné. La génération plus âgée a fait le chemin inverse il y a quelques décennies à peine. Pas étonnant que l’un des jeunes protagonistes reprochera aux plus vieux de vouloir se « fondre dans le monde », abandonnant ainsi les repères identitaires qu’il est précisément venu chercher. Quelque chose d’une société des identités qui marque aussi, et peut-être surtout, le religieux contemporain. Autrefois héritée d’une chrétienté qui n’existe plus, la vocation est aujourd’hui une construction personnelle qui, malgré son étrangeté apparente, répond à des injonctions bien actuelles. Alors qu’ils nous expliquent leurs désirs en recourant à un langage religieux souvent hermétique et opaque, ils laissent échapper, ici et là, des considérations dont un peu croire qu’elles appartiennent davantage à la doctrine séculière contemporaine qu’au catholicisme traditionnel: aller vers soi, s’épanouir, se réaliser, se donner un idéal, se développer une vie intérieure… Elles ne sont pas vraiment neuves ces convocations, direz-vous. N’empêche, le pronom (se…) qui les accompagne renverse la perspective. Nul doute sur leur désir de Dieu et leur vocation (qui serions-nous pour en juger?); la question n’est pas là. Simplement intéressant de noter qu’à travers l’exotisme de leur situation, ces jeunes demeurent les enfants d’une culture et d’une société dont ils souhaitent, par ailleurs, se distancer. «On peut dire que l’on est comme des radicaux, particulièrement nous qui avons connu une vie tellement décevante et médiocre », affirme l’un d’eux. En ce sens, ils appartiennent clairement à une génération de sécularisés. La sécularisation, écrit Olivier Roy, « force le religieux à se définir de manière explicite comme système de normes en rupture avec la culture dominante. Il n’y a plus de consensus ni de continuité culturelle […] C’est donc dans une position d’extériorité que le religieux se trouve de plus en plus, extériorisation masquée par la référence identitaire […] » (Source). Roy voit dans cette radicalité une déconnexion culturelle. Nous serions plutôt de l’avis contraire. Cette vie au couvent à un désir de rigueur, d’intégralité et de globalité pour source. Une dynamique que nous pouvons observer – à degrés fort variables – au sein de courants qui, bien qu’alternatifs et réactifs, sont tout de même les produits de la culture et la société de consommation. Pensons à l’écologisme, au végétarisme, à la simplicité volontaire, aux sports extrêmes, à l’altermondialisme, etc. D’ailleurs, que le réalisateur d’Alléluia soit aussi celui de À la rencontre de l’homme qui brûle [Voir […]

« Comme des radicaux… » Le film Alléluia


Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Deuxième de cinq billets.  Conséquence directe de l’effacement de la mort [première frontière/interpellation identifiée], la jeunesse  est devenue aujourd’hui l’âge d’or de la vie. Non seulement cette perspective piège-t-elle les jeunes dans une jeunesse qui ressemble davantage à une impasse qu’à un passage, mais elle entraine une liquidation de l’état adulte et une la  désagrégation de la maturité, pour reprendre les affirmations de Marcel Gauchet (Gauchet, 2004). L’âge des responsabilités et des engagements apparaît à nos contemporains comme limitatif. Le fantasme de la jeunesse prend valeur de modèle pour l’existence entière. Voilà ce à quoi correspond une vie réussie : être jeune, demeurer jeune, faire jeune, rajeunir. À un premier niveau, la jeunesse interpelle les religions de tradition dès lors que la transmission de l’identité religieuse ne va plus de soi. Elle pose directement la question de la survie. Il pourrait s’agir d’une frontière évidente à traverser : comment rejoindre les jeunes, se demandent les Églises, comment assurer la pérennité des institutions, des groupes, des organismes? Des questions évidemment légitimes et pertinentes. Cependant, des questions qui parlent d’abord de leur instinct de survie. L’interpellation première est plutôt dans le sens que propose cet idéal de jeunesse et dans la vision de la vie qui  s’en dégage. Si l’on place la jeunesse comme sommet de la vie humaine, qu’est-ce que vieillir? Qu’est-ce que la maturité? Qu’est-ce que l’expérience? Avancer en âge n’a plus de sens… D’ailleurs, avance-t-on ou recule-t-on? Qu’il soit de plus en plus difficile de vieillir n’est pas seulement un enjeu individuel et personnel. Dans la société et la culture, les figures de maturité, de tradition, de continuité perdent de leur pertinence à tel point que les institutions sont fréquemment maquillées, botoxées, remontées. Pourtant, nous savons bien qu’une réflexion sur le vivre-ensemble, sur le sens, sur l’avenir, sur les idéaux de vie bonne ne peuvent faire l’économie de ce que d’autres avant nous ont dit, pensé, expérimenté. De cette jeunesse/maturité, quelques interpellations en vrac : de manière générale, quel est le sens de cette quête de jeunesse? Lorsque les organismes et institutions veulent faire « jeune », cherchent-elles à emprunter des habits neufs ou à s’inscrire dans une écoute pertinente du monde, sans égard à l’âge? Comme traditions et institutions, y a-t-il une éthique de la continuité à assurer dans un monde tourné vers la jeunesse, l’avenir et progrès? * * * Franchir les frontières: mort| divertissement [1] Franchir les frontières : immédiat | temps [3] Franchir les frontières : lieu | espace [4] Franchir les frontières: en synthèse, religion et marché [5]

Franchir les fontières: jeunesse|maturité [2/5]



Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Premier de cinq billets[1]. | Par Jean-Philippe Perreault Ils ne sont pas simples les rapports entre la religion et la culture. Pour ceux qui ont la mémoire courte ou la naissance récente, l’aggiornamento catholique des années 1960 apparaît comme un leurre tellement les destins de l’Église et de la société québécoise semblent avoir bifurqués. Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. Un fossé culturel maintes fois décrié tant par les croyants que par ceux qui affirment ne plus trop savoir quoi faire de l’héritage religieux reçu. En ces temps de catholicisme « missionnaire » et de « nouvelle évangélisation », l’image de frontières à franchir résonne comme un appel vers l’au-delà d’un monde religieux qui autrement se refermerait sur lui-même. À la manière de ces nombreux missionnaires et évangélisateurs d’une autre époque, plusieurs catholiques souhaitent traverser les frontières de leur propre société pour dire leur foi là où elle n’est pas entendue et attendue. L’intérêt d’une sociologie de la religion est d’observer et de tenter de comprendre cette entreprise confessante, tout autant que d’observer et de tenter de comprendre la culture et la société. Ainsi, la posture est à la fois distante et compréhensive. Observateurs de l’un et l’autre de ces lieux, nous nous permettons de formuler des constats de part et d’autre. Qu’ils soient utiles pour les acteurs religieux, nous nous en réjouissons. Mais tel n’est pas d’abord notre intention. Nous cherchons plus humblement à repérer les frontières et, ce faisant, à localiser où le religieux affleure et se recompose. Le catholicisme interpellé par la  société et la culture Cette traversée des frontières n’apparaît pas être autre chose que l’élan vers une altérité. Et l’audace du pas vers l’autre – ou son refus – renvoie essentiellement à nous-mêmes. Si la pratique de l’autre – définition de la croyance de M. de Certeau – parle de soi, traverser les frontières c’est donc tout autant aller vers soi que vers l’autre. « Qui êtes-vous » n’est-elle pas la première question du douanier? C’est dire que le recours à la frontière est aussi bien, sinon davantage, révélateur du rapport de la religion à la société que du rapport de la société sécularisée à la religion. Ne faut-il pas alors retourner la question : non pas quelles frontières les croyants engagés ont-ils à  traverser avec leur bagage de vérité, mais bien qu’elles sont les interpellations qui leur sont adressées par la culture et la société? Les religions de tradition, particulièrement l’Église catholique au Québec, s’interrogent et sont interrogées de multiples façons : de la crédibilité de leur discours dans l’espace public jusqu’à leur survie dans le présent contexte de précarité. Bien que ces enjeux soient importants et déterminants, il semble incontournable d’aborder des interpellations qui paraissent davantage « fondamentales », qui transcendent les groupes et les classes de la société québécoise, qui se situent bien en deçà des questions organisationnelles et qui néanmoins  soulèvent des enjeux pragmatiques. Non seulement leur choix est arbitraire, mais ces interpellations/frontières sont pour beaucoup de l’ordre de l’évidence. À la suite de Bourdieu, nous pourrions dire que le rôle de la sociologie consiste précisément à mettre en évidence; quand ce n’est pas à dire des évidences. Ces interpellations seront présentées ici comme des idéaux-types, c’est-à-dire de manière […]

Franchir les frontières [1/5]