Billets du jour : 16 janvier 2013


Faire le vide et refuser une succession de bassesses. Un vide plein, voilà tout ce qu’il possède. Le film de Bernard Émond est une critique d’autant plus cinglante de l’imaginaire contemporain de la réussite qu’elle se fait sans tapage, donnant ainsi aux paroles, aux images et aux personnages la force de l’authenticité. | Par Jean-Philippe Perreault Chargé de cours en littérature, Pierre abandonne tout, même ses livres, et ne conserve que cet amour déraisonnable des poèmes du polonais Edward Stachura qu’il s’obstine à traduire. Pourtant, le marché lui offre son salut sans confession : un héritage de 50 millions accumulé par un père dont la réussite fut aussi dorée que les moyens d’y parvenir ont été noirs. Il veut s’élever, donner de la perspective à ce destin qu’on tente de lui imposer. À la manière des rues du quartier Saint-Jean-Baptiste – magnifiquement filmé – qui offrent de la hauteur sans l’attitude hautaine, puisqu’elles obligent tout autant à descendre qu’à monter. Tout ce que tu possèdes, le plus récent film dans l’œuvre de Bernard Émond, aborde à la fois l’héritage et le rejet d’une succession. Le rêve américain possessif et propriétaire, Pierre refuse d’en faire une lignée. Il ne sera pas de ceux qui fabriquent la généalogie marchande et capitaliste. Il préféra s’inscrire dans une histoire familiale inconnue, tant en amont alors qu’il s’installera dans la ferme de ses ancêtres, qu’en aval, en prenant le risque d’une paternité jusque-là niée. Ainsi devient-il héritier : non par ce qu’il a reçu, mais par ce qu’il cherche à donner confusément. Dans cette continuité fragile et amputée, il trouvera sens et résistance. Notre époque et son individualisme laissent croire au « droit d’élire son héritage » (Singly, 2003). Ce seraient les héritiers qui, désormais, écriraient le testament. Une liberté que l’on affirme, notamment, par une mise en contraste que l’on constate dans cet intérêt marqué pour les dynasties torturées d’une autre époque présentées au petit écran; la dernière en lice au Québec étant Downton Abbey. Or le film d’Émond donne plutôt à voir l’ambiguïté, les limites et la souffrance d’une telle entreprise pour ceux qui laissent passer le train de la marchandise, tout comme le fera Pierre en marchant de Québec à St-Pacôme. S’il n’embarque pas dans cette locomotive dite du Progrès, il n’a toutefois d’autres choix de suivre la voie ferrée. C’est que la difficulté tient précisément du fait que de cet American Dream, il en est, comme nous tous, héritier. Et on ne se défait pas d’un héritage. Il nous est offert malgré nous. Il est « une idée avec laquelle nous pensons, mais à laquelle nous ne pensons pas. » (Bauman, 2005, p. 192) Et lorsque nous nous y arrêtons pour y penser, c’est la crise. « Quelque chose doit changer et nous le demande par en dessous. Comme un uppercut. » (Moutier, 2011, p. 88) Le drame s’ajoute à la difficulté parce que l’imaginaire contemporain de la réussite prend naturellement appui sur un mythe : celui du bien-être et du bonheur. Dès lors, « l’homme reconnu souffrant a aujourd’hui le plus grand mal à garder sa dignité, à ne pas se dégoûter lui-même, sa vie perdant de jour en jour de la valeur. Jadis au contraire la souffrance était attachée à la dignité humaine. Aujourd’hui il est même requis, par décence, de mourir heureux, dans le bonheur, submergé par le bien-être » (Liogier, 2012, p. 114). Que nous reste-t-il à posséder lorsque frappe le désenchantement du marché? Voilà pourquoi la fin de Tout ce que tu possèdes n’apparaîtra pas nécessairement heureuse à plusieurs. Voilà aussi pourquoi l’œuvre de Bernard Émond est dure de vérité. ________________________________ Références: François de Singly, 2003, Les uns […]

Le refus de la succession. Notes sur le film « Tout ce que tu possèdes »