Archives du mois : février 2013


L’attrait pour le matériel? Rien à voir avec l’essentiel, puisqu’il ne s’achète pas. Assurément vrai : les compagnies de cartes de crédit le disent. Si nous crions sur tous les tons et les toits le refus du consumérisme, le « subtil ballet » du centre commercial décrit par David Desjardins dans sa chronique du Devoir est tout sauf anodin. | Par Jean-Philippe Perreault Merci à Collette Brin, Stéphane Thibodeau et David Desjardins pour la discussion Facebook qui a suscité cette modeste réflexion.     Dans l’édition du 2 février dernier du Devoir, David Desjardins conclut ainsi sa série de trois papiers sur les cégeps : […] s’ils ne sont pas en file pour sortir de Place MachinChose, nos diplômés des études supérieures s’entretuent sans doute au Costco pour la dernière meule de ce fameux parmesan à bas prix que tout le monde s’arrache. Ou si vous préférez, une fois qu’on en a vanté les mérites, il faut aussi savoir que toute cette belle éducation supérieure est parfaitement soluble dans la culture ambiante. Notamment quand celle-ci agit comme un rouleau compresseur et que la refuser demande un effort qui s’apprend, mais qui s’oublie vite. Quelle est cette force par laquelle les enseignements des enseignants, les recherches des chercheurs, les œuvres des grands auteurs, les réflexions des intellectuels et même les efforts des étudiants se font rouler? Comment expliquer l’emprise des logiques marchandes sur tant de secteurs et de dimensions de la vie? Desjardins pointe les « certitudes du consumérisme et de la culture de masse » qui offrent les « réponses claires et réconfortantes du conformisme [permettant] de se laisser porter avec la foule » pour expliquer la puissance dissolutive du mouvement. Certitude est-il le terme le plus juste? Son emploi fait en sorte que le chroniqueur évoque, peut-être malgré lui, un possible lien entre le consumérisme et quelque chose comme de la religion. Religion ou religieux de marché? Rituels du magasinage, apologétique des publicités, centre d’achats comme lieux de culte. Elles ne sont pas nouvelles les analyses de la consommation en termes religieux. Dans bien des cas, leur principale limite est de prendre les indicateurs pour des explications et de demeurer ainsi au seuil de la description. Prendre au sérieux le fait que nous vivons dans une société de consommation force à dépasser l’analogie. Il nous faut considérer de manière globale le marché non pas comme de la religion, mais relevant du religieux. Comme catégorie pour penser la société et l’agir humain, le religieux concerne le processus de détermination du vraisemblable : ce qu’une culture et une société « permettent » de croire. Il n’y a pas si longtemps en Occident, la religion (christianisme) définissait l’imaginaire collectif et s’assurait d’une régulation sociale conséquente par toutes sortes de mécanismes plus ou moins efficaces : morale, rites, encadrement communautaire, occupation de l’espace, gestion du temps, éducation. Si désormais la vie collective s’est soustraite à l’autorité des traditions religieuses, ce n’est que pour troquer cet imaginaire contre un autre et mettre en place de nouveaux modes de régulation. Hier encore, la tradition et la lignée dictaient le possible du présent pour les individus. Aujourd’hui, c’est l’obligation de faire sa place dans le monde par une performance personnelle et, parfois, individualiste. Retracer les germes de cet imaginaire collectif et de cette « scène mythique » (R. Liogier) demanderait de retourner aux origines de la modernité. De telles innovations ne sont pas de naissance spontanée. Avec ses courants, ses paradoxes et ses tensions, l’imaginaire contemporain est l’héritage de ces évolutions. Il engendre, pour aujourd’hui, une unité tout aussi imaginaire de la société qui détermine à son tour ce qui est valable et vraisemblable. L’entrée en des sociétés de consommation et de médiatisation […]

L’effort de se perdre. Certitudes et religieux de marché


Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Dernier de cinq billets. Si l’on regroupe ces quelques indicateurs – et il y en aurait d’autres – que l’on y ajoute les effets de la mondialisation, nous sommes portés à conclure à la fragmentation, à la dérégulation, à l’éclatement de la religion en des sociétés comme la nôtre. À mon humble avis, il n’en est rien. Nous sommes plutôt face à une forte régulation. Les frontières explorées procèdent toutes d’une même logique et d’une même régulation sociale : celle du marché. En ce sens, le marché a un esprit et une fonction religieuse. Nous pourrions ici faire la même distinction entre le religieux et la religion que l’on a habitude de faire entre le politique et la politique. Il y a du religieux dans le marché sans qu’il s’agisse nécessairement de religion explicite. Cette régulation explique la mutation des formes des religions traditionnelles selon des axes mondiaux communs. On le constate dans l’ islam (Heanni, 2005),  dans le judaïsme (Roy, 2008) tout autant que dans le catholicisme (Perreault, 2012). Et cette régulation a un double effet : elle détermine, pour les individus, le champ du croyable et du vraisemblable. Voilà pourquoi on peut parler de fonction religieuse et de régulation. L’individualisme, la réalisation de soi, l’épanouissement personnel, la conscience du monde, le probabilisme, l’autonomie, l’indépendance sont les balises du vraisemblable déterminées par le marché. Il s’agit de ce que Raphaël Liogier reconnaît comme le sol mythique contemporain de l’individuo-globalisme (Liogier, 2012). Du coup, les religions de traditions, en des sociétés de consommation, n’ont d’autres choix que de s’y conformer. Ainsi, tant les constats de « sortie de la religion » (Gauchet), d’exculturation (Hervieu-Léger) ou de « pur religieux » (Roy) ne sont en rien faux; mais, j’ose le dire sans prétention, incomplets. Il y a effectivement sortie, exculturation, déconnexion; mais ce n’est que pour mieux se reconnecter aux codes et à la « culture » du marché. Certes, nous pourrions être critiques de ce religieux de marché. Mais il nous faut reconnaître sa grande efficacité. Il permet à nos contemporains de construire le sens de leur vie, il sait manier le symbolique, susciter l’agrégation et est porté par une vision du monde. Bien entendu, comme tous les systèmes religieux de toutes les époques, il crée de l’exclusion. Il n’en demeure pas moins qu’il arrive à proposer une unité imaginaire de la société par laquelle, avec laquelle et malgré laquelle chacun essaie de trouver sa place. ___________________________________________ Références Heanni, Patrick, 2005, L’islam de marché, Paris, Seuil. Roy, Olivier, 2008, La sainte ingorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil Perreault, Jean-Philippe, 2012, « Vers un catholicisme de marché? Les jeunes et le Congrès eucharistique de Québec », Studies in Religion / Sciences religieuses, 41 (4), pp. 578–594.

Franchir les frontières: en synthèse, religion et marché [5/5]