Jean-Philippe Perreault












Il fallait être ermite ou moine cloîtré pour échapper à la ferveur et à la dévotion médiatiques des dernières semaines autour du renoncement de Benoit XVI et de l’élection de François. Curieux phénomène dans une société et une culture « post-catholiques »? Oui. Non. Ni la première ni la dernière fois. Et ça s’explique. | Par Jean-Philippe Perreault Tant dans le public que chez les patentés et les patenteux de l’opinion, c’est avec soulagement que plusieurs ont accueilli l’élection du pape : « enfin, nous allons passer à autre chose! ». Si plus d’un parle d’enflure, c’est que la place accordée dans les médias à cet événement religieux contraste radicalement avec l’ordinaire des jours du catholicisme d’ici. Comme d’autres, le journal français Libération l’a joué en une : « Pape Academy ». L’analogie n’est pas sans fondement. Un processus de sélection (ou d’élimination) mystérieux, le profil des candidats scruté à la loupe, une mise en scène grandiose, une attente fumante et même des directs faits d’entrevues et de vox pop dans les régions supportant l’un ou l’autre candidat. Que Julie Snyder et Éric Salvail y apparaissent aurait semblé dans l’ordre des choses. Pour l’Église catholique, nul doute que ce fut un moment fort qui ne correspond en rien à une télé-réalité. Cependant, l’attention que les médias et la population lui ont portée témoigne d’une réception qui échappe en partie à l’Église. Comment un tel événement, régulé par une tradition veille de plusieurs siècles, peut-il trouver un tel écho dans une société sécularisée? Proposons ici quelques notes d’observation qui pourraient mettre à jour certaines « affinités électives » entre la religion et la culture contemporaine. 1) Culture de la communication Elles sont puissantes les images d’un groupe d’hommes, habillés de robes blanches et rouges dans le décor de la chapelle Sixtine, processionnant dans une scénographie immaculée et infaillible. Nous est ainsi rappelé que les institutions religieuses ont la transmission pour mission. Elles manipulent le symbolique et sont expertes en communication depuis bien avant l’invention des firmes de relations publiques et du marketing. Dans une culture de masse, cette force communicationnelle possède une valeur en soi. Devant une communication réussie, les habituelles réticences se liquéfient. Les propos critiques deviennent importuns face au sentiment de vivre un moment extraordinaire et historique. La distance journalistique se rétrécit. À l’antenne, l’information et l’analyse cèdent leur place à l’émotion. Comme d’autres, nous avons d’ailleurs déjà documenté et analysé ce phénomène. De manière synthétique, nous pourrions dire que si l’Église catholique fut et est encore réfractaire à certains éléments de la « modernité culturelle », elle embrasse ce que nous pourrions appeler la « modernité technique » de la communication. Cet écart produit un « contraste anachronique » qui fortifie sa puissance communicationnelle. C’est la tradition en version 2.0, l’histoire dans l’immédiateté du présent, l’orthodoxie d’un héritage multimillénaire arrimée à une orthopraxie des plus actuelles. Plus clairement, c’est le pape sur Twitter, la campagne « Jeunes catho 2.0 » des évêques de France pour susciter des vocations, le iPad comme offrande lors de la célébration d’arrivée de l’archevêque de Québec ou encore les flashmob déposés sur You Tube. 2) De l’individuo-globalisme Par sa réception, l’élection du pape informe davantage sur l’imaginaire des sociétés contemporaines que sur la religion. L’intérêt des médias et de la population n’est pas fortuit. Il s’enracine dans un terreau culturel et social et correspond à des horizons d’attentes. À la suite des travaux de Raphaël Liogier, nous pourrions définir la « tension mythique essentielle, irréductible, le cœur mythologique auquel s’alimente la culture des sociétés industrielles avancées » comme étant l’individuo-globalisme (2010, p. 11). Fortement préoccupé par son épanouissement personnel, son bien-être, sa croissance, son équilibre psychique, l’individu contemporain développe aussi une conscience globale, désire franchir les […]

Pape académie ou la bulle médiatique