[Avancer en arrière #4] Le temps de l’enfance


Quatrième citation d’une série qui nous rappelle que «les objets qui apparaissent dans le rétroviseur sont plus proches qu’ils ne paraissent». Comme à l’habitude, saurez-vous deviner de quoi il est question? Que décrit-on? Où et à quelle époque?

| Par Jean-Philippe Perreault                                                            

Citation: 

« Ici, la fièvre dévaste par dizaines et le choléra par centaines. Ici, les gens se poignardent les uns les autres, et y pensent peu. Ici, des ruelles étroites, de hauts murs obscurs de maisons en pierre avec des fenêtres cassées, collées par du papier dans les étages inférieurs et bourrées de chiffons dans les étages supérieurs; degrés de misère que j’ai observés dans le Cowgate et dans l’ouest du Port d’Édimbourg. Ici, les femmes, pieds nus, calment leurs enfants aux esprits ardents, et les hommes brutaux qui tueraient leurs épouses et leurs enfants s’ils osaient. Ici des tas de poussière dans lesquels les porcs avec leurs longs groins […] se querellent pour de maigres os. Ici des fossés et des flaques d’eau, des tas de coquilles d’huîtres et de la vaisselle cassée, des tiges de choux et des fragments de chapeaux et chaussures. Ici, des avis déchirés sur les murs offrant des récompenses pour l’arrestation des voleurs et des assassins; pénible évocation d’actes sombres.

Nous avons vu des femmes avec les cheveux emmêlés, debout dans les rues, et des hommes avec des visages pâles et les yeux injectés de sang, titubant ou assis la tête entre les mains, regardant par des fenêtres colmatées par des chiffons.

Il y avait des enfants aussi, n’ayant d’enfant que le nom; enfance aride et sans innocence, apprenant, en zézayant, à prononcer le nom de Dieu en vain, préparation à une maturité de souffrance et de honte.»

[Traduction maison approximative… désolé]

Que décrit-on? Où et quand? 

 

 

 

Réponse

Faubourg St-Roch vers 1860 | Musée McCord | Crédits en bas de page

La jeunesse est une construction sociale. Son émergence est associée à la mise en place de systèmes d’éducation extrafamiliaux. Elle naîtra d’abord dans l’aristocratie et la noblesse pour ensuite gagner la bourgeoisie. Dans les classes ouvrières et paysannes, la jeunesse n’existe tout simplement pas. On passe de la petite enfance à l’âge adulte très tôt, dès que l’on est physiquement en mesure de travailler. Lors de l’instauration de la scolarisation obligatoire au Québec en 1943, on rapporte qu’à la Dominion Textile de Saint-Henri, des jeunes filles de 10 ans y travaillent.

Ah oui ! Et la réponse à notre question : il s’agit des observations de globe-trotter Isabella Lucy Bird rapportées dans son livre « The Englishwoman in America ». Et elle y décrit la vie – de son point de vue – dans le quartier Saint-Roch à Québec, en 1854.

D’ailleurs, pour mieux comprendre et apprécier ce quartier, on peut écouter l’épisode fort intéressant de Sans domicile fixe (SRC) qui a inspiré ce billet.

St-Roch aujourd’hui: quartier « branché » de Québec | Flirk Doug Tanner | Crédits en bas de page

Ce regard dans le rétroviseur met en évidence les importantes transformations du dernier siècle dans le rapport à l’enfance et aux enfants. Et si, comme bien d’autres quartiers, Saint-Roch a bien changé depuis, des inégalités demeurent : lorsqu’on compare avec certains secteurs de la haute-ville de Québec (Ste-Foy-Sillery-Cap Rouge), plus du double des résidents sont sans diplôme d’études secondaires – le triple dans le quartier voisin de St-Sauveur – et l’espérance de vie en santé est de 10 ans plus courte (Source).

En ce sens, non, nous ne naissons pas tous égaux.

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Informations et crédits photo St-Roch en 1860 : Fiche du Musée McCord

Crédits photo St-Roch aujourd’hui : Flirk

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