Franchir les frontières: en synthèse, religion et marché [5/5]


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Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Dernier de cinq billets.

Si l’on regroupe ces quelques indicateurs – et il y en aurait d’autres – que l’on y ajoute les effets de la mondialisation, nous sommes portés à conclure à la fragmentation, à la dérégulation, à l’éclatement de la religion en des sociétés comme la nôtre.

À mon humble avis, il n’en est rien. Nous sommes plutôt face à une forte régulation. Les frontières explorées procèdent toutes d’une même logique et d’une même régulation sociale : celle du marché.

En ce sens, le marché a un esprit et une fonction religieuse. Nous pourrions ici faire la même distinction entre le religieux et la religion que l’on a habitude de faire entre le politique et la politique. Il y a du religieux dans le marché sans qu’il s’agisse nécessairement de religion explicite.

Cette régulation explique la mutation des formes des religions traditionnelles selon des axes mondiaux communs. On le constate dans l’ islam (Heanni, 2005),  dans le judaïsme (Roy, 2008) tout autant que dans le catholicisme (Perreault, 2012).

Et cette régulation a un double effet : elle détermine, pour les individus, le champ du croyable et du vraisemblable. Voilà pourquoi on peut parler de fonction religieuse et de régulation. L’individualisme, la réalisation de soi, l’épanouissement personnel, la conscience du monde, le probabilisme, l’autonomie, l’indépendance sont les balises du vraisemblable déterminées par le marché. Il s’agit de ce que Raphaël Liogier reconnaît comme le sol mythique contemporain de l’individuo-globalisme (Liogier, 2012). Du coup, les religions de traditions, en des sociétés de consommation, n’ont d’autres choix que de s’y conformer.

Ainsi, tant les constats de « sortie de la religion » (Gauchet), d’exculturation (Hervieu-Léger) ou de « pur religieux » (Roy) ne sont en rien faux; mais, j’ose le dire sans prétention, incomplets. Il y a effectivement sortie, exculturation, déconnexion; mais ce n’est que pour mieux se reconnecter aux codes et à la « culture » du marché.

Certes, nous pourrions être critiques de ce religieux de marché. Mais il nous faut reconnaître sa grande efficacité. Il permet à nos contemporains de construire le sens de leur vie, il sait manier le symbolique, susciter l’agrégation et est porté par une vision du monde. Bien entendu, comme tous les systèmes religieux de toutes les époques, il crée de l’exclusion. Il n’en demeure pas moins qu’il arrive à proposer une unité imaginaire de la société par laquelle, avec laquelle et malgré laquelle chacun essaie de trouver sa place.

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Références

Heanni, Patrick, 2005, L’islam de marché, Paris, Seuil.

Roy, Olivier, 2008, La sainte ingorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil

Perreault, Jean-Philippe, 2012, « Vers un catholicisme de marché? Les jeunes et le Congrès eucharistique de Québec », Studies in Religion / Sciences religieuses, 41 (4), pp. 578–594.

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