Franchir les frontières [1/5]


Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Premier de cinq billets[1].

| Par Jean-Philippe Perreault

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Ils ne sont pas simples les rapports entre la religion et la culture. Pour ceux qui ont la mémoire courte ou la naissance récente, l’aggiornamento catholique des années 1960 apparaît comme un leurre tellement les destins de l’Église et de la société québécoise semblent avoir bifurqués. Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. Un fossé culturel maintes fois décrié tant par les croyants que par ceux qui affirment ne plus trop savoir quoi faire de l’héritage religieux reçu.

En ces temps de catholicisme « missionnaire » et de « nouvelle évangélisation », l’image de frontières à franchir résonne comme un appel vers l’au-delà d’un monde religieux qui autrement se refermerait sur lui-même. À la manière de ces nombreux missionnaires et évangélisateurs d’une autre époque, plusieurs catholiques souhaitent traverser les frontières de leur propre société pour dire leur foi là où elle n’est pas entendue et attendue.

L’intérêt d’une sociologie de la religion est d’observer et de tenter de comprendre cette entreprise confessante, tout autant que d’observer et de tenter de comprendre la culture et la société. Ainsi, la posture est à la fois distante et compréhensive. Observateurs de l’un et l’autre de ces lieux, nous nous permettons de formuler des constats de part et d’autre. Qu’ils soient utiles pour les acteurs religieux, nous nous en réjouissons. Mais tel n’est pas d’abord notre intention. Nous cherchons plus humblement à repérer les frontières et, ce faisant, à localiser où le religieux affleure et se recompose.

Le catholicisme interpellé par la  société et la culture

Cette traversée des frontières n’apparaît pas être autre chose que l’élan vers une altérité. Et l’audace du pas vers l’autre – ou son refus – renvoie essentiellement à nous-mêmes. Si la pratique de l’autre – définition de la croyance de M. de Certeau – parle de soi, traverser les frontières c’est donc tout autant aller vers soi que vers l’autre. « Qui êtes-vous » n’est-elle pas la première question du douanier?

C’est dire que le recours à la frontière est aussi bien, sinon davantage, révélateur du rapport de la religion à la société que du rapport de la société sécularisée à la religion. Ne faut-il pas alors retourner la question : non pas quelles frontières les croyants engagés ont-ils à  traverser avec leur bagage de vérité, mais bien qu’elles sont les interpellations qui leur sont adressées par la culture et la société?

Les religions de tradition, particulièrement l’Église catholique au Québec, s’interrogent et sont interrogées de multiples façons : de la crédibilité de leur discours dans l’espace public jusqu’à leur survie dans le présent contexte de précarité. Bien que ces enjeux soient importants et déterminants, il semble incontournable d’aborder des interpellations qui paraissent davantage « fondamentales », qui transcendent les groupes et les classes de la société québécoise, qui se situent bien en deçà des questions organisationnelles et qui néanmoins  soulèvent des enjeux pragmatiques.

Non seulement leur choix est arbitraire, mais ces interpellations/frontières sont pour beaucoup de l’ordre de l’évidence. À la suite de Bourdieu, nous pourrions dire que le rôle de la sociologie consiste précisément à mettre en évidence; quand ce n’est pas à dire des évidences. Ces interpellations seront présentées ici comme des idéaux-types, c’est-à-dire de manière caricaturale et exagérée. La réalité est nécessairement plus nuancée. Et on ne parle même pas du réel!

Première interpellation : mort / divertissement

Les lecteurs de ce site ne seront pas étonnés que nous placions la mort comme première interpellation. Certains trouveront sans doute qu’il s’agit de l’ultime frontière, celle de la fin. Or, c’est précisément l’inverse. Il ne s’agit pas de la question dernière, mais de la question première.

Depuis un certain nombre de décennies un peu partout en Occident, nous assistons à une lente et significative disparition sociosymbolique de la mort. Sous la force de sa médicalisation et de sa commercialisation, nous la côtoyons de moins en moins collectivement. Bien entendu, des gens meurent tous les jours alors que d’autres doivent vivre leur deuil. La question n’est pas là. Alors qu’autrefois la figure de la mort faisait partie de la vie en raison, entre autres, de la plus forte mortalité dans toutes les tranches d’âge, aujourd’hui la mort tend à disparaître. Le village ne s’arrête plus lorsque quelqu’un meurt. Les cloches ne sonnent plus ou ne sont plus entendues. Les rituels sont plus rapidement vécus. La mort est prise en charge par des spécialistes : de la médecine qui en fait un échec jusqu’aux maisons funéraires qui en font un produit personnalisable; sans parler de la science qui tente d’en repousser la frontière et, ce faisant, la redéfinit. Nous sommes dans une culture de la mort niée, une société post-mortelle, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de la sociologue Céline Lafontaine[2].

Ce déplacement de frontière est peut-être l’un des plus importants changements de civilisation. En jouant à repousser ou à refouler la mort, c’est la définition même de l’humain qui se déplace. Parce que la mort est, au final, l’ultime perte de contrôle, l’ultime abandon à l’(A)utre, la figure extrême de l’altérité et de son alter ego, la croyance.

Nier la mort, c’est nier la finitude. Finitude de la vie, certes, mais surtout la finitude du quotidien, la fragilité des jours, la dépendance de l’humain et la nécessité de transmettre. Ces questions sont directement liées à l’engagement social et à nos relations aux autres. Peut-il y avoir véritable solidarité sans reconnaissance de la vulnérabilité inscrite dans chaque histoire de vie? Si l’ultime perte de contrôle qu’est la mort est devenue impensable, comment arriver à reconnaître nos aliénations individuelles et collectives? En niant la limite de la mort, c’est le fantasme de toute-puissance qui se glisse. Une illusion qui, lorsqu’elle se dissout, mène à l’exclusion et à l’isolement. La grande faucheuse a cédé sa place à Superman. Un Superman qui se trouve bien seul lorsqu’il n’a plus son costume.

Cette négation de la mort peut compter sur un mécanisme efficient et prégnant pour prendre place : celui du divertissement. Comme bien d’autres avant moi, je le comprends ici au sens de Pascal : ce qui nous détourne de l’essentiel. Ces années-ci, ne s’agit-il pas du matériau premier, voire de la fonction de l’univers médiatique et de la culture de masse? Peut-être est-ce même dans cette perspective contemporaine que nous pourrions comprendre ce vieux concept chrétien de l’acédie ou péché de la paresse, ce vide spirituel qui risquait de s’emparer du moine. La paresse d’aujourd’hui est peut-être d’abord ce trop-plein de divertissement et cette diversion.

Dans ce contexte de la mort niée et du divertissement, les traditions religieuses sont interpellées et le religieux se recompose. Quel est le sens de la libération ou du salut qu’elles proposent? Quelle transmission? Quelle solidarité? Quel au-delà? Quelle serait la représentation de la vie et de l’aventure humaine si la mort s’effaçait?

* * *


[1] Ce texte a pour origine une conférence prononcée dans le cadre de la journée de province rassemblant des jésuites et leurs collaboratrices et collaborateurs du Canada francophone à Montréal le 16 novembre 2012. Nous reprenons ici, en les aménageant et les reformulant à la lumière des riches discussions de cette journée, quelques éléments de la communication. Nous remercions les organisateurs de nous avoir offert l’occasion de réfléchir à ces questions.

[2] Céline Lafontaine, La société post-mortelle, Paris, Seuil, 2008.

Crédit photo de l’article : ©Mathieu Beaulieu, 2002, Toronto

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