Grève étudiante: la force des images et des mots


Alors que la grève étudiante fait rage un peu partout au Québec, impossible de ne pas songer à la célèbre provocation de Pierre Bourdieu : « la jeunesse n’est qu’un mot ». Sur les places publiques et dans la rue, dans les assemblées étudiantes et sur les parvis des pavillons universitaires, dans l’œil de l’hélicoptère et à la une des journaux, sur les blogues et lors de tribunes téléphoniques, une jeunesse se crée par la force des mots et des images. Et ceux qui en parlent en disent plus sur eux que sur les jeunes. Inévitablement.

Au-delà, en deçà, au-dessous, en marge, à la place (choisissez…) du débat sur la hausse des frais de scolarité – au sujet duquel ce billet n’est pas une prise position –, c’est à une lutte politique que nous assisterions : celle de la définition des âges. « Les classifications par âge (mais aussi par sexe ou, bien sûr, par classe…) reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place », dira Bourdieu (1980 : 144). Sans partager l’ensemble de son analyse sur la jeunesse, il faut bien admettre que la guerre de l’image dans laquelle les jeunes grévistes sont enrôlés a quelque chose de cette lutte politique.

Ce billet ne repose pas sur une analyse exhaustive des discours (d’où le titre de ce blogue : « notes de recherche »). N’empêche que avons tous entendu ou lu de semblables propos : « Ils ne veulent pas payer plus, mais ils ont tous des cellulaires et des chars neufs », « pas de grève dans les tout-inclus », « vu sur une terrasse à Outremont: 5 étudiants avec carré rouge, mangeant, buvant de la sangria et parlant au cellulaire. La belle vie! » ; « un des leaders a étudié au privé à 2850 $ par année ». Ou encore : « finalement, ils ne sont pas si individualistes, les jeunes ». Serait-ce « le printemps érable ? »;  « J’ai vu McGill français dans le temps. Ça, c’est bien plus gros...». Sans parler de la couverture attentive et attendue des dérapages entourant les moyens de pression et les manifestations.

Considérés isolément, ces regards sont plutôt anecdotiques. Ils paraissent en marge, en deçà, en parallèle, à la place (ici encore : choisissez…) du « vrai » débat. Soit qu’il s’agisse de divertissements nourrissant sa page Facebook, soit qu’ils servent à illustrer et renchausser le point de vue défendu. Seulement, parce que racontés en mode 2.0 et repris par les médias « traditionnels », ces faits divers sont en lutte pour former la trame narrative du récit fondateur d’une certaine jeunesse.

Manifestation : une ritualité de transgression

Au-delà, en deçà, en marge, en parallèle (eh oui, choisissez encore… vraiment interactif ce billet!) des revendications politiques, la manifestation du 22 mars à une fonction à la fois agrégative et transgressive. Qu’ils soient politiques, culturels ou religieux, les mouvements de foule permettent le passage de la diversité à l’unité. Se crée ainsi une identité collective temporaire, unie dans un même événement par une même cause dont l’énergie (proprement religieuse) se trouve canalisée et mise en scène par les meneurs de foules que sont leaders. La manifestation a une fonction initiatrice pour ceux qui y participent : il y a un avant et un après (séparation, liminaire et intégration, dirait A. van Gennep) qui transforme l’individu.

Et elle est aussi une transgression. Un renversement de l’ordre, une contestation qui fait apparaître les injonctions normatives auxquels les jeunes sont soumis. Ainsi, les manifestants du 22 mars, tout en s’affirmant contre la hausse des frais de scolarité imposée, transgressent aussi la réalité que l’on cherche à construire et à manipuler. « Individualiste? Voyez comme nous sommes mobilisés en grand nombre ». « Violents et irrespectueux? Voyez comme nous sommes bons enfants et pacifistes ». « Cyniques et dépolitisés? Voyez comme nous voulons d’un projet de société ». Là réside bien la transgression : par son calme et son « non-débordement » (!), la foule du 22 mars a inversé l’ordre que tentait d’imposer le récit d’une jeunesse d’ « enfants-rois-parvenus-violents-et-ingrats », indignes de l’héritage qu’ils réclament.

Rien de nouveau, on s’en doute. Norbert Schindler retrace de nombreuses formes de « rites culturels de la jeunesse à l’aube des Temps modernes » (1996). Serrures des portes des pasteurs enduites d’excréments durant la nuit, parodies des assemblées de canton, boules de neige lancées dans l’église lors de cérémonies, vol de cerises, etc. Vol de cerise? Oui. Banal? Non. « Dans l’ordre symbolique du village, la lutte pour les cerises marquait simplement la confrontation permanente entre les adultes, définisseurs et gardiens des limites, et leurs héritiers, qui devaient dépasser ces frontières au nom du nécessaire renouvellement des générations, afin de les modifier et de les repousser au-delà. » (Schindler, 1996 : 302)

Naissance d’une génération?

Dès lors, la question se pose : « le 22 mars passera-t-il à l’histoire? » S’agit-il de l’événement « politisateur » de cette génération?, pour reprendre la question du journaliste Antoine Robitaille. Faudra voir. D’autant qu’à notre avis, mieux vaut être prudent avec les appellations générationnelles.

Par contre, ce que l’on peut déjà constater, ce sont les indices de ce qui pourrait être un déplacement dans le processus de formation des identités générationnelles. Comme nous l’avons déjà souligné, les affrontements entre générations ont longtemps été le moteur du progrès social, les jeunes se définissant en opposition avec la génération de leurs parents. Ce procès permettait à la fois la distanciation, la différenciation et l’appropriation. Dans la contestation, il y a d’abord reconnaissance de l’ordre qui prévaut. Le conflit est, d’une certaine façon, une modalité de transmission.

Or, il y a bien un mouvement. D’une part, dans le discours de plusieurs commentateurs, les jeunes ne se trouvent pas tant opposés aux vieux qu’aux contribuables. Les différences générationnelles ne sont pas pour autant gommées, mais il est difficile de ne pas y voir l’effet d’un économisme hégémonique, allant de pair avec lecture individualisante, qui tendent à réduire la société à la somme des rapports d’impôts complétés. Et comment opposer jeunes et vieux alors que, nous le savons bien, il n’y a plus de vieux : nous sommes « tous jeunes en-dedans! »

Ainsi, il y aurait d’un côté des dépendants sans rôles sociaux, et de l’autre, des payeurs, quel que soit leur âge. Sauf si l’on pratique un  obscurantisme volontaire, nous savons bien que cette définition de la jeunesse comme temps de latence et de complète dépendance ne correspond plus à la réalité ni des jeunes ni des rapports intergénérationnels familiaux. Les jeunes concilient travail, études et engagements divers, mettent l’épaule (la main, le bras, la tête : choisissez toujours…) à la roue de l’économie et occupent une la place sociosymbolique déterminante dans l’imaginaire collectif. Ni indépendants ni dépendants, ils comptent, dans plusieurs cas, sur le soutien des parents (c’est dire que ces derniers recevront une part plus ou moins importante de l’état de compte qu’enverront les universités). Certes, la question des finances publiques est un enjeu collectif. Cependant, ce n’est pas ce dont il est question lorsqu’on nourrit le débat en s’attaquant au consumérisme des jeunes ou que l’on met en doute la cohérence « morale » de leaders étudiants.

D’autre part, le recours à la manifestation est aussi un acte de filiation voire un geste conformiste. En descendant dans la rue, les jeunes s’inscrivent dans la lignée des grands mouvements sociaux, composante de l’imaginaire du Québec moderne depuis les années 1960. Les jeunes s’affirment héritiers. Voilà peut-être ce qui heurte certains qui appartiennent à une génération (la « X ») qui a fait les frais du vacuum identitaire provoqué par leurs frères, sœurs et cousins aînés. À leurs yeux, la tyrannie boomers se poursuivrait, les jeunes se réclamant – consciemment ou non – comme descendants de cette génération historique.

Ainsi, plutôt qu’à un affrontement vertical (enfants/parents) nous assisterions à une lutte plus horizontale ou oblique. Dès lors, chez les jeunes eux-mêmes, il n’y a pas unanimité (bien sûr,  elle n’a jamais existé…). Est-ce donc une opposition idéologique (droite-gauche)? Oui et non. De générations? Oui et non. De visions du monde (individualisme-collectiviste)? Oui et non. Bref, un mouvement qui  échappe en partie aux grilles de lecture « classiques ».

Références

Bourdieu, Pierre (1980) Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit

Schindler, Norbert (1996) « Les gardiens du désordre » dans Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt, dirs, Histoire des jeunes en Occident. De l’antiquié à l’époque moderne, Tome 1, Paris, Seuil : 277-329.

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