Orphelins ou héritiers? Interroger les « lieux communs » 1/2


[ Avant de lire ce billet…]

Premier de deux billets qui visent à bousculer quelques « lieux communs » ou clichés à propos des jeunes et de leurs rapports à la religion.

* * *

La crise de transmission dont seraient victimes les jeunes – ou institutions ? – est une constante dans les enquêtes des dernières décennies sur le rapport des jeunes aux religions de tradition. Ainsi, ce constat sert-il d’assise à ce que nous appelons ici «  un lieu commun »: la crise de transmission expliquerait le « recul du christianisme » chez les jeunes générations (nous pourrons faire la synthèse de ce recul dans un prochain billet).

Dans leur célèbre recherche des années 1990, Jacques Grand’Maison et son équipe de l’Université de Montréal en arrivent à une conclusion sans équivoque :

Plusieurs de nos témoins n’ont plus la culture religieuse ou chrétienne nécessaire pour tenir un discours religieux cohérent. Ce sont des brides [sic] de références, des souvenirs éclatés où l’on trouve difficilement les mots pour dire même sa propre expérience religieuse. La mémoire religieuse est de plus en plus vague. La structure la meilleure pour se situer et situer les autres, c’est l’astrologie! Serait-ce la seule structure globale de signification, d’identification et de communication qui reste?[1]

Et le nœud de cette crise serait le rapport à la mémoire. Pour faire court, comment et pourquoi transmettre un héritage religieux, un passé dont plusieurs prétendent s’être libérés alors que nous sommes désormais plongés dans une culture et une société gouvernées par l’impératif du changement, toute tournée vers l’avenir, persuadée d’avoir la force, en elle-même, de s’inventer et de se créer?

Cette crise de la transmission – dont il ne m’apparaît pas nécessaire d’en dire davantage – se combine à différents et complexes processus au point où on ne sait plus très bien discerner les causes des conséquences. L’œuf, la poule, le coq… on s’y perd ! (il nous faudra aussi revenir sur cette question).

Sans nier cette crise, insistons ici  sur une précision qui n’est banale qu’en apparence : il s’agit d’une crise de transmission de la culture religieuse catholique qui ne concerne les jeunes d’aujourd’hui que par… transmission. Cette rupture n’est pas la leur. Les boomers, tout autant que les jeunes parents d’aujourd’hui, ont transmis et transmettent encore. Il va de soi que les modalités ont changé et que la transmission est plus ambivalente. Toutefois, on ne constate « nulle différence spectaculaire en ce qui a trait aux objets de croyance, qu’ils soient nouveaux ou traditionnels[2] » entre les baby-boomers et leurs enfants.

Des données statistiques indiquent que, pour le Québec encore plus que pour le ROC, celui « qui cherche […] des effets de génération en trouvera peut-être beaucoup plus entre les aînés et les boomers qu’entre ceux-ci et les jeunes ». En somme, ce qui se confirme ici est « d’abord l’importance de la rupture culturelle survenue lors des années 1960[3] ». Dans cette optique, la rupture consumée par l’arrivée des baby-boomers marque non pas une règle, mais une exception. Dit simplement, si les boomers ont habité un monde différent de leurs parents, leurs enfants et petits-enfants habitent aujourd’hui pour l’essentiel le même monde qu’eux. La génération du baby-boom a repris l’héritage religieux des parents pour ensuite se forger une religion « spiritualisante », inaugurant l’ère de la religion sans institution qui est aussi celle de leurs enfants.

Mue par un idéal de liberté et ainsi par respect pour le libre choix de ses enfants, cette génération s’est retenue de transmettre la substance de l’héritage chrétien… tout en continuant de les faire baptiser dans des proportions très importantes — de 98% à 88,7% de 1981 à 2001 chez les Canadiens français[4]. Cette rupture dans la chaîne de transmission du catholicisme est précisément ce sur quoi a insisté (souvent pour le déplorer) une bonne partie des écrits sur les jeunes et la religion au Québec. À l’instar de toute une littérature sociologique, ces travaux sous-entendent que s’il n’y a pas eu transmission des contenus catholiques, il n’y a pas eu de transmission du tout, laissant les jeunes en proie à une vacuité du sens. Or, il convient à mon avis d’adopter un point de vue suivant lequel il y a eu transmission de valeurs et de normes entre les baby-boomers et leurs enfants. Autrement dit, la Révolution tranquille a consacré, au Québec, le passage d’une culture encore fortement marquée par ses ancrages traditionnels à une culture proprement moderne définie par la libéralisation des marchés et l’avènement de la société de consommation centrés sur la libéralisation des mœurs, ainsi que par la « restructuration des institutions d’encadrement social en fonction de l’épanouissement personnel et collectif.[5] »

Charles Taylor a suggéré avec force que l’entrée dans la société de consommation et l’ère médiatique au cours des années 1960 a constitué une révolution culturelle (qui n’a pas épargné le Québec), radicalisant le tournant subjectif moderne et sa culture de l’authenticité et de l’expressivité, culture dont les enjeux d’identité et de reconnaissance ont eu un impact considérable sur la recomposition du religieux[6]. À terme, si la génération du baby-boom n’a pas transmis l’héritage chrétien, elle a par contre très efficacement transmis la société de consommation et sa socialité spécifique. En somme, si les jeunes générations de québécois sont « orphelines » du catholicisme, ils le sont en tant qu’héritiers des boomers. C’est aussi en ce sens que nous pouvons dire que la culture québécoise actuelle témoigne non pas de mutations successives, mais d’une progressive institutionnalisation des conséquences de la rupture survenue autour de la génération du baby-boom. Pour le ramasser dans une formule : à la Révolution tranquille succède désormais une « Continuité tranquille ». Bref, on peut reprendre l’hypothèse de Martin Meunier voulant que « la transmission des normes et des valeurs boomers, qui s’est effectuée par une rationalisation sans précédent et notamment par l’entremise des réseaux de communication de masse toujours plus puissants et omniprésents dès la plus tendre enfance (télévision, cinéma, publicité, Internet) a peut-être été plus efficace que tout ce qui a été mis en branle naguère comme mode de socialisation[7] ».

Si l’on prend au sérieux cette prémisse, la question n’est plus de reconnaître – par toutes sortes d’enquêtes et de sondages – ce qui n’a pas été transmis, mais ce qui l’a été. Le monde de ce temps n’est pas vide. Il est plein. Et certains diront trop plein.

>>> Second billet : Vide ou trop plein?


[1] Jacques Grand’Maison, Lise Baroni et Jean-Marc Gauthier, dirs, Le défi des générations, Montréal, Fides, coll. « Cahiers d’études pastorales », no. 15, 1995, p. 77.

[2] E.-Martin Meunier, « Générations et catholicisme au Québec : quand l’esprit boomer n’a plus d’âge? » dans François Gauthier et Jean-Philippe Perreault,  Regards sur… Jeunes et religion au Québec, Québec, PUL, 2008, p. 53.

[3] Ibid., p. 54.

[4] E.-Martin Meunier, Jean-François Laniel, Jean-Christophe Demers, « Permanence et recomposition de la religion culturelle. Aperçu socio-historique du catholicisme québécois (1970-2006) » dans Robert Mager et Serge Cantin, dirs, Modernité et religion au Québec, Québec, PUL, 2010, p. 79-128.

[5] E.-Meunier, op. cit., p. 55

[6] Charles Taylor, La diversité de l’expérience religieuse aujourd’hui, Montréal, Bellarmin, 2003, 110p.

[7] Ibid.

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