Simples mortels? Pas certain… Effets du déplacement de la mort sur la jeunesse


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Au mois de mars dernier, la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité déposait son rapport. S’interrogeant sur les « demandes d’aide à mourir » et sur la manière d’ « assurer à tous une mort dans la dignité », c’est sur le terrain des représentations des différents âges que jouent les réflexions et les propositions de la Commission. Souvent réduite à la « gestion de la fin », la mort est pourtant « la » grande question de la vie. Et de l’humanité. Si dans l’imaginaire collectif, la jeunesse est aux antipodes de la mort, qu’advient-il lorsque la mort se déplace? Et voilà. Domino…

Certes, la Commission sur mourir dans la dignité a répondu à des préoccupations complexes où s’entremêlent souffrance, deuils et ruptures. Le propos ici se veut consciemment à distance de la douleur vécue; non pour la minimiser, mais parce que la mort est aussi sociale. C’est sur la place sociosymbolique de la mort que porte cette note de recherche.

Parce qu’elle est un insensé, la mort commande, ultimement et plus ou moins consciemment, toutes les quêtes de sens. Que faire de sa vie dans le temps que nous avons? Que construire? Que transmettre? Quelle place prendre et quelle trace laisser dans ce monde?

L’humain est humain par son désir de liberté, cet « acte grave » dirait Ricoeur, par lequel « je m’arrache au cours des choses, à la nature et à ses lois, à la vie même et à ses besoins. La liberté se pose comme l’autre de la nature. C’est l’opposition du pouvoir être à l’être donné, le faire au tout fait. » (1985, p. 43 ou ici) Parce que la vie a une fin, je dois en faire un parcours sensé. Parce que la vie se terminera sans que je le veuille, je dois poser cet acte de liberté. L’autonomie nait de la contingence. Être autonome n’efface en rien les limites – chose impossible, mais plutôt crée à partir de, avec. Comme le poète invente avec les mots des autres, comme le compositeur d’aujourd’hui invente une musique avec les notes d’hier.

On peut lire dans les motivations qui sous-tendent les débats sur la fin de vie une volonté d’autonomie et de contrôle comme condition de la dignité humaine (voir à ce sujet l’entrevue du spécialiste en bioéthique Bernard Keating à l’émission Second Regard). Ainsi, l’adultéité et la maturité se définiraient par le contrôle de sa vie allant jusqu’au contrôle sur la vie.

Dans son rapport, la Commission évoque l’évolution des  valeurs – avec celle du droit et de la médecine – comme appui à leur réflexion :

D’une part, le déclin de la pratique religieuse depuis quelques décennies et l’évolution morale de la société, de plus en plus axée sur le développement des libertés individuelles et le respect de l’autonomie des personnes, bouleversent notre rapport avec la fin de vie et la mort. Autrefois, le corps social était plus homogène et soumis à diverses autorités. La mort avait alors un sens différent, notamment en raison des repères religieux. La souffrance expiatoire d’hier s’est vidée de son sens, entraînant du même coup le refus d’une agonie longue et pénible. L’autonomie, l’inviolabilité et l’intégrité de la personne ainsi que la pluralité des valeurs sont devenues des assises fondamentales de la société. Dans cette perspective, nous croyons qu’une personne peut choisir de mener sa vie en fonction de ses valeurs et de ses croyances personnelles. (p.48)

L’autonomie humaine prendrait le relais là où la religion agissait comme tentative de contrôle sur ce qui échappe aux autres moyens humains de contrôle (Brelich). Seulement, il ne s’agit pas de la même forme. L’une passe par un certain aveu d’impuissance, une reconnaissance du mystère, quelque chose comme une dépossession. Confronté aux événements de la vie, l’humain reconnaît le rôle d’un tiers – ou d’un Autre – dont les mythes et les rites sont des appels en présence et des mises en sens.

L’autre est avant tout technique, liée à une rationalité instrumentale, qui évoque davantage un « je » prométhéen. Ainsi, il semble très juste ce rapport de la commission lorsqu’il affirme que l’évolution de la société bouleverse « notre rapport avec la fin de vie et la mort. » Cependant, il semble couper un peu court en laissant entendre – sans le nommer vraiment – que si nous étions soumis hier à diverses autorités, nous nous en serions libérés aujourd’hui. Cette compréhension de l’autonomie, de l’inviolabilité et de l’intégrité relève bien d’une vision de l’humain et de la vie, d’une autorité et d’une injonction morales contemporaines dont la prégnance et l’efficience n’ont rien à envier à celles d’autrefois. Nous sommes toujours face, bien que substantiellement différemment, à une traverse du vide, à une croyance.

Être jeune, c’est vieillir     

Vous l’aurez deviné, ce long détour introductif a pour but de saisir l’objet. Il n’est pas question ici de situations de souffrance, d’accompagnement, de deuil pour lesquelles nous avons, par respect, bien peu de choses à dire. À distance de la dure réalité vécue par les mourants, les désirants mourir et leurs proches, le débat actuel, en ce qu’il « joue avec la mort », concerne les jeunes directement.

Comme tous les âges de la vie, la jeunesse est un vieillissement. Son originalité tient en ce qu’il s’agit de la première prise de conscience subjective de vieillir, première confrontation à la finitude. Les choix de vie propres à cette période (formation du couple, premier enfant, fin des études, début de carrière…) confrontent à l’incontrôlable et aux ruptures : entre ce que l’on croyait possible, ce que l’on a fait croire possible, ce qui est possible…

Or, si être jeune c’est vieillir, l’allongement de la jeunesse en Occident traduit la difficulté de vieillir lorsqu’on est jeune. Dans une culture portée par le fantasme de la jeunesse, dans une société de l’âge d’or inversée, est-il possible de vieillir?

Si l’on est prompt à reprocher aux jeunes leur peur de l’engagement et leur éternelle adolescence, cette situation n’est pourtant que le corollaire de la crise de l’adultéité. Il est difficile de « sortir » de la jeunesse car on ne sait plus vers quel âge adulte elle mène. Quel est le sens de ce passage de la jeunesse à l’âge adulte alors que nous assisterions, selon les affirmations fortes de Marcel Gauchet, à la « liquidation de l’état adulte » et à la « désagrégation de la maturité » (2004, p. 41).

Ces déplacements des définitions des différents âges sont tributaires de l’allongement de l’espérance de vie, mais, aussi et surtout, d’une négation de la mort.  Qu’est-ce que vieillir dans une « société postmortelle », pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de la sociologue Céline Lafontaine (2008)? Dès lors, qu’est-ce qu’être vieux, adulte ou jeune? Avance-t-on ou recule-t-on en âge si le sommet est le temps de la jeunesse? Mais surtout, la disparition sociosymbolique de la mort joue avec une limite fondamentale : elle rend difficilement pensable la finitude qui habite néanmoins le quotidien. La mort est l’ultime perte de contrôle. La contrôler, c’est l’inverser, la nier, la dissoudre – toujours sur le plan sociosymbolique, s’entend.

Il va sans dire que la réflexion de la commission est importante; à ce point qu’on ne peut la réduire à un enjeu de « gestion » de la fin de la vie. N’est-il pas nécessaire de se rappeler que la mort est une construction sociale, et ce, même lorsqu’elle se présente comme ne relevant que de choix individuels? Que proposent la culture et la société lorsqu’elles nous laissent croire (le terme est choisi) que nous sommes responsables de la réussite « de notre mourir »? Elles suggèrent, à tout le moins, qu’il y a fort peu de place pour l’absence de contrôle. Or, ce qui caractérise la jeunesse comme période pourrait se résumer précisément à cette perte. Alors que le système de croyances ultramoderne coalise autonomie et contrôle, le revers est d’assimiler l’indomptable de nos vies au laxisme, à la dépendance, à l’assujettissement de l’individu. Voilà que le sujet se trouve soumis à lui-même jusque dans la responsabilité de l’incontrôlable.

* * *

Qu’il emprunte les mots des traditions ou de la médecine, le discours sur la mort est encore et toujours religieux. Il demeure une réponse de civilisation à l’ab-sens, pour emprunter la formule de Raymond Lemieux. À ce titre, il engage toute la vie puisque la mort n’est jamais loin, quel que soit notre âge. « Cette quête incessante d’un bonheur individuel constamment renouvelé est l’exact corollaire d’une société marquée par le déni de la mort, par l’incapacité à donner sens à cette réalité première, mère de toutes les angoisses. » (Lafontaine, 2008, p. 47)

Références

Gauchet, Marcel 2004, « La redéfinition des âges de la vie », Le Débat, no 132.

Lafontaine, Céline,  2008, La société post-mortelle, Paris, Seuil.

Ricoeur, Paul, « Avant la loi morale : l’éthique »,  Encyclopædia Universalis, Les enjeux, Supplément II, Paris, 1985, p.42-45.

Crédit photo: TheYoungDylanWaitsInTheCave via photo pin cc

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