Sortie de crise: de quelle crise?


Bien des commentateurs de ce printemps québécois aimeraient n’y voir que confusion. « Qu’ont à voir ces défilés festifs de corps de batterie de cuisine avec les revendications étudiantes?», lancent-ils alors qu’ils cherchent une question à leurs réponses. Le plus simple : tout. Deuxième de trois billets sur le printemps québécois.

| Par Jean-Philippe Perreault 

En février, il s’agissait d’un conflit entre le gouvernement et des étudiants des collèges et des universités. Dès mars, la mobilisation s’élargissait et l’on pouvait parler, avec prudence, d’un mouvement social. Loi 78 et milliers de casseroles plus tard, comment décrire cette histoire qui s’écrit? Alors que tout un chacun cherche une « sortie de crise », de quelle crise faut-il sortir?

« Travaille. Consomme. Ferme ta gueule. » |Photo: Ricardo Araujoara. Crédit en bas de page

Casseroles et conflit étudiant sont liés, dans la mesure où ce dernier n’est qu’une illustration de l’impasse dans laquelle de nombreux Québécois de tous âges, mais particulièrement certains jeunes, se trouvent piégés. Quelle impasse, direz-vous, nous vivons dans un pays riche et libre où chacun peut faire sa place, non? Bien voilà: l’impasse tient précisément à l’obligation de faire sa place et sa réussite alors que les conditions sociales et politiques excluent ceux qui n’arrivent pas (ou plus), à un moment où l’autre de leur vie, à jouer le jeu. Le son des casseroles est un appel à en changer les règles, un « Time Out ! » collectif, une contestation de l’arbitre pour partialité… et corruption.

Il est raisonnable de lire dans cette protestation envers un gouvernement « démocratiquement élu » l’état d’un politique qui n’est plus en mesure de résister aux assauts des logiques marchandes et de leur imaginaire religieux; une régulation qui va bien au-delà de la dimension strictement économique et qui signe l’« unification [du monde] sous le signe du marché », et ce, jusqu’au « régime du croyable », une mutation aux « conséquences anthropologiques incalculables », selon Marcel Gauchet (1998, p. 66). Et non, il ne s’agit pas d’une position idéologique et politique portée par ceux qui attendraient encore et toujours le Grand Soir. Mais un constat. Si vous êtes à même de repérer une régulation sociale centrale autre que celle du néolibéralisme et du marché, veuillez nous écrire S.V.P. et dans les plus brefs délais. Nous vous répondrons dès notre retour du Walmart.

Francis Bourgouin | Crédit en bas de page

Mais pourquoi à ce moment-ci, alors qu’au cours des dernières années, l’indignation n’avait pas fait le printemps (érable)? Parmi les nombreux facteurs expliquant la situation, il y aurait l’atteinte d’un certain équilibre dans la tension entre l’abstrait et l’incarné, tension nécessaire à la mobilisation citoyenne. En les détournant un peu, nous pouvons reprendre les propos de Raymond Hudon dans un ouvrage récent (2012). Il nous rappelle qu’abstraction et dépolitisation vont de pairs. Ce sont des situations concrètes qui appellent la participation. La simple appartenance citoyenne ne suffit pas. En revanche, la participation politique nécessite aussi une certaine abstraction : se sentir concerné et interpellé au-delà des situations particulières. N’est-ce pas ce qu’a permis la loi 78? Des frustrations et exaspérations à la fois communes et différentes se sont trouvées incarnées dans un mouvement pugnace. Pour ceux qui perçoivent cette loi spéciale comme une menace à la démocratie – et ils sont plusieurs – le retentissement des casseroles est le refus du silence et de la résignation : voilà juste ce qu’il faut d’abstraction et d’incarnation. Et voilà ce que l’on retrouvait inscrit sur une banderole hier: « Ceci n’est pas un conflit étudiant, c’est une société qui se réveille ».

Si une image est nécessaire pour illustrer le tout, nous ne pouvons que citer un extrait de ce très beau texte de Raynald Robinson paru dans le Devoir :

« Je marche et, tout à coup, au détour d’une rue, à la fenêtre d’un immeuble, je vois une femme, en tenue légère, les seins presque découverts, les traits tirés bien qu’elle soit trop maquillée. Elle regarde la foule et sourit. Bien qu’elle soit encore jeune, il lui manque des dents. Je vois qu’elle tient dans une main une bouteille de bière, dans son autre main, une cuillère. Je vois qu’elle frappe sa cuillère sur sa bouteille de bière. Elle frappe, frappe et je vois des larmes qui coulent sur sa joue.

Je vois et j’entends tout cela. J’entends le bruit des casseroles. J’entends crier la souffrance des gens. J’entends crier la solitude des gens, leur détresse, leur désarroi. Je les entends crier leur rage, leur colère. Je les entends même en être fiers. » [Source]

Nous sommes ailleurs sans être pour autant à l’extérieur du conflit étudiant. Nous sommes dans un ailleurs intime au conflit; là où, dans les trajets, annoncés ou pas, des regards s’embrassent, se reconnaissant furtivement comme solidaires d’une même condition humaine qui est aussi condition d’humanité.

Références :

Crédit photo: ricardoara via photo pin cc

Crédit photo: Francis Bourgouin via photo pin cc

Gauchet, Marcel, 1998, La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard.

 Hudon, Raymond, 2012, « Des bilans à l’action : quelle politique devrait intéresser les jeunes? » dans Bernard fournier et Raymond Hudon, dirs, Engagement citoyen et politique des jeunes. Bilan et expérience au Canada et en Europe, Québec, PUL, p. 81-100.

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