Multiplication des générations. Quelles générations?


Ce billet est tiré d’un article publié dans Vivre et célébrer, vol.43, No 200, hiver 2009, p. 17 à 22. 

« Tu es né en 1968? Tu appartiens à la génération X, alors! » Extrait connu d’une conversation que nous avons tous eue. S’y trouve exposée l’utilité du concept de génération : fournir un repère permettant de s’inscrire dans une chronologie qui, autrement, nous semble fuyante. Comme tout processus de catégorisation, le recours aux générations permet de nommer le réel en construisant des réalités et, ce faisant, de comprendre et de donner sens. Pourtant, en certaines conditions, le recours aux générations mène à l’inverse. La multiplication des dénominations générationnelles, principalement sous l’impulsion des publicitaires et des commerçants, brouille les cartes. Alors que l’on classe pour y voir plus clair, la surcatégorisation nous plonge en pleine nébuleuse. « Baby-boomers », « Baby-busters », « Echo-boomers », « X », « Y », « Z », « Passe-partout », « téflon »,  « enfants-roi », « silencieuse », « post-11 septembre »… Dernière nomination en lice ? « Génération C », ces « jeunes Québécois nés entre 1984 et 1996, qui sont tombés dans la marmite technologique quand ils étaient petits. » (Source : Dion-Viens)

En fractionnant à partir de dénominateurs aussi particuliers, non seulement le paysage est flou, mais les espaces de reconnaissance et de solidarité sont plus difficiles à dégager. On se trouve à créer de la différence sans être en mesure d’en juger l’importance. Si la condition à une pratique intergénérationnelle ou à une analyse générationnelle pertinentes est la prise en compte des toutes ces caractéristiques qui font naître spontanément autant de générations, il y a de quoi à déclarer forfait! Devant l’usage souvent étonnant que l’on réserve au découpage générationnel et aux relations intergénérationnelles, permettons-nous quelques précisions.

Savoir reconnaître les générations

Si faire de l’intergénérationnel, c’est simplement aller à rencontre d’une autre génération, la véritable question est de savoir ce qu’est une génération. Explorons différentes dimensions : cohorte, génération historique, génération sociologique, génération généalogique.

Tous ceux qui sont nés en 1963 ou ont été diplômés en 2002 appartiennent à une même cohorte, c’est-à-dire à un « ensemble d’individus [ayant] vécu un événement semblable durant la même période de temps.» (Galland, 1997 : 109) Les cohortes sont le plus souvent définies par l’année de naissance. Les démographes y ont fréquemment recours.

Lorsque les membres d’une même cohorte en arrivent à avoir une conscience particulière d’eux-mêmes, qu’ils se comprennent comme en discontinuité avec le passé et que leur parcours est marqué par des événements historiques importants, nous nous retrouvons face à une génération historique (ou politique). Il s’agit du type de génération le plus marquant et le moins fréquent : « il est rare qu’une cohorte d’individus nés durant le même intervalle de temps advienne à une conscience générationnelle telle que ses membres se mobilisent et, s’investissant dans la sphère politique, modifient le cours de l’histoire. » (Lefebvre, 1995 : 148)  Ainsi, lorsqu’on considère que pour être au nombre des baby-boomers, il suffit d’être né entre 1946 et 1965, on réfère alors à la cohorte qui correspond à la période de forte natalité. Toutefois, ce n’est pas la date de naissance qui crée la génération historique des boomers, mais le fait d’avoir eu 20 ans en pleine Révolution tranquille, en période de forte prospérité économique et d’effervescence culturelle et politique. En ce sens, la destinée de celui qui, né en 1947 entrera sur le marché du travail en 1967, est bien différente de celui qui, né en 1961 entrera sur le marché du travail en 1981.

D’une certaine façon, la génération sociologique est à comprendre dans la même perspective que la génération historique, sans pour autant que les individus qui lui appartiennent développent une conscience générationnelle forte. Ainsi naît une génération particulière dans la mesure où des individus ont en commun une situation ou un évènement : réforme pédagogique, récession économique, situations familiales nouvelles, etc. Cet évènement, malgré toute l’importance qu’il prendra dans la définition des rapports au monde, n’entraîne pas « forcément [une] conscience d’une communauté de situation qui les rapproche, et qui les opposent aux plus âgés » (Galland, 1997 : 108).

Essentiellement, la génération généalogique réfère au découpage générationnel à l’intérieur d’une même famille : grands-parents/parents/enfants. La configuration de ces relations intrafamiliales a beaucoup changé. Bien que les dons matériels intergénérationnels aient une importance symbolique et pratique encore aujourd’hui, l’essentiel des héritages semble désormais de nature culturelle : transmission des valeurs, des manières d’être et de penser. (Ibid.)

Distinguer les effets

À ces différentes dimensions sont associés des effets. Les distinguer permet d’éviter des lectures erronées de la situation.

L’évolution d’une cohorte sein d’une société produira un effet de cohorte ou de génération. Une cohorte qui aurait développé un attachement à la solidarité vieillira en conservant ou nuançant cette valeur. La solidarité deviendra un trait générationnel particulier qu’on ne retrouvera pas chez les générations précédentes et suivantes. Par ailleurs, au-delà de l’appartenance d’un individu à une génération, les étapes du cycle de vie appelleront certaines préoccupations particulières. Les expériences marquantes (réussites, échecs, avoir des enfants, mort de proches, etc.) feront jaillir des besoins et des motivations. Il s’agit des effets d’âge. Enfin, si l’on observe les préoccupations d’un groupe particulier en temps de crise économique par exemple, fort à parier que la conjoncture influencera les données. Est-ce dire pour autant qu’il s’agit d’un trait générationnel spécifique ou d’un attribut lié à l’âge? Voilà ce que nous pourrions appeler un effet de contexte.

Il va sans dire que ces considérations sont déterminantes lorsqu’on se risque à des comparaisons générationnelles. Le faible intérêt des jeunes pour les célébrations dominicales catholiques au Québec s’explique-t-il par un effet d’âge ou de cohorte? S’il s’agissait d’un effet d’âge, on constaterait un regain d’intérêt une fois la jeunesse passée. S’il s’agissait d’un effet de cohorte, la génération se distinguerait de la précédente. Nous sommes ici face à un effet transgénérationnel.

Au-delà du modèle boomer 

Que plusieurs d’entre nous appartiennent à l’une de ces rares générations historiques pose de sérieux défis à l’analyse. La génération du baby-boom s’est imposée comme modèle. Depuis, on attend des jeunes générations qu’elles soient en rupture avec les précédentes, capables de confrontation politique, provoquant des réformes et révolutions (tranquilles). On cherche alors une génération qui n’est plus jeune aujourd’hui et dont les mensurations et la configuration étaient de l’ordre de l’exception. Selon Richard et Margaret Braungart quatre phénomènes de ce genre sont repérables durant les deux cents dernières années : la jeunesse des débuts de l’Europe moderne (1815-1848, 1860-1890), la génération postvictorienne (1890-1918), la génération de la grande dépression (1930-1940), la génération des années 1960-1970 (Crête et Fabre, 1989 : 42-51). Pendant ce temps, il existe bel et bien une cohorte de jeunes ayant ses grandeurs, ses misères et ses défis.

Penser les rapports de génération dans la continuité

La rupture apparaît toujours plus clairement que la continuité. Or, un défi aujourd’hui tient en ce que nous sommes peut-être davantage dans la continuité que dans la rupture; dans un état relativement stable de culture et moins dans une période de mutation, contrairement à ce qu’on nous laisse croire (Meunier, 2008). Penser ainsi les rapports de générations remet en question les liens établis entre le changement social et les générations. Les configurations intergénérationnelles favorisaient, jusqu’ici,  l’affrontement comme moteur du progrès social (Mannheim, 1990). « Chaque génération, écrit Fernand Dumont, s’affirmait contre la précédente et définissait un nouveau projet, mais grâce à une distance suffisante pour que l’opposition acquière cohérence et que ses titulaires se démarquent de leurs prédécesseurs. » (1986 : 21) Aujourd’hui, ces marges sont plus floues. Le jeu des oppositions, par le changement des mentalités, n’a plus autant de prise qu’avant. Il arrive maintenant que des personnes d’âges différents partagent une même vision de la société, participent aux mêmes projets collectifs, ont des opinions politiques semblables (Lefebvre, 1995 : 149). Que les confrontations soient caduques, impossibles, inutiles ou refoulées indique qu’il ne faille plus compter autant sur la dynamique d’opposition – qui permettait l’appropriation, l’inventaire et l’invention – comme mode de transmission.

Références

Crête, Jean et Pierre Favre (1989), dirs, Génération et politique, Québec, PUL.

Dumont, Fernand (1986), « Âges, générations, société de la jeunesse » dans Fernand Dumont, dir., Une société des jeunes?, Sainte-Foy, Éditions de l’IQRC.

Galland, Olivier (1997), Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Collin, coll. « U, série Sociologie », 2e édition.

Lefebvre, Solange (1995), « Générations contemporaines, itinéraires et solidarités » dans Jacques Grand’Maison, Lise Baroni et Jean-Marc Gauthier, dirs, Le défi des générations, Montréal, Fides, coll. « Cahiers d’études pastorales », no. 15.

Mannheim, Karl (1990), Le problème des générations, Paris, Nathan, coll. « Essais et recherches », [1928].

Crédit photo : onkel_wart (busy) via photopin cc

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