Table ronde: L’éducation au religieux à l’ère de la polarisation et de la radicalisation


Les réactions à la tuerie de la mosquée de Québec nous le démontre une fois de plus : lorsque la terreur frappe, les décideurs publics et les observateurs placent l’éducation au centre des dispositifs permettant de contrer la radicalisation, l’intégrisme, l’intolérance et de favoriser le vivre-ensemble. Nous pourrions ainsi croire que l’actualité des dernières années offre à la formation aux phénomènes religieux une pertinence sociale et une utilité qui la protège des remises en question de fond. Or, cette assurance n’y est pas. Table ronde avec Jean-Paul Willaime, Brigitte Caulier et Jean-Philippe Perreault. 

Tout comme le proposait Jean-Paul Willaime, il apparaît plus que jamais nécessaire et urgent d’être « citoyen en religion » en introduisant le fait religieux dans « la sphère des savoirs et de l’examen critique, dans la sphère de la délibération collective[1] ». Pourquoi alors est-ce si difficile de former au fait religieux?

Que l’étude du phénomène religieux trouve place dans le cursus scolaire est toujours objet de débat. Au Québec, le programme Éthique et culture religieuse fait face depuis quelques mois à un nouveau cycle de remises en question après avoir été implanté dans la controverse il y a plus de 8 ans, certaines de ces contestations s’étant rendues devant les tribunaux. On y entend les mêmes arguments : certains y voient un outil de promotion des religions ou du relativisme moral; d’autres encore une entrave à la liberté de conscience et de religion; d’autres un moyen d’endoctriner la jeunesse au multiculturalisme canadien, menaçant, du coup, l’avenir de l’identité nationale québécoise. S’ajoutent à ces critiques maintes inquiétudes et préoccupations quant à la capacité du système scolaire d’honorer le programme : manque de formation des enseignants, heures d’enseignement réduites, matériel pédagogique déficient ou inadéquat,  etc. Il s’en faut de peu pour que des leaders (politique et d’opinion) concluent à l’échec, militant ainsi pour son amendement, quand ce n’est tout simplement pas son remplacement pur et simple par une autre matière, jugée plus opportune.

Au-delà des débats politiques, comment comprendre le sort réservé à l’enseignement du fait religieux? Outre les considérations pédagogiques et les contraintes des milieux scolaires, comment expliquer cette difficulté d’offrir et de maintenir un enseignement culturel de la religion à l’école? En quoi ces difficultés sont-elles des indicateurs du rapport que nos sociétés entretiennent avec le religieux? En quoi et pourquoi l’enseignement culturel du religieux parait-il si précaire?

Ces questions rappellent que si l’on peut définir la religion comme un phénomène observable, le rapport au religieux en des sociétés dites sécularisées et dont les institutions sont laïques est autrement complexe. Au Québec, l’introduction d’une approche non confessionnelle de l’enseignement de la religion à l’école signe, avec d’autres événements, la déliaison entre la religion majoritaire (catholicisme) et la culture commune[2]. Cette exculturation ne force-t-elle pas les sociétés contemporaines à se lancer à la recherche de nouveaux liants pour l’identité collective? Ne peut-on pas retrouver, dans les débats sur la religion (accommodements raisonnables, Chartes des valeurs, neutralité de l’État, prévention de la radicalisation, réaction à l’intégrisme religieux, islamophobie, etc.), une incertitude et une inquiétude identitaire qui ne seraient pas étrangères à cette recherche ?

Et pourquoi la distinction déterminante entre un discours de religion (confessionnel) et un discours sur la religion (culturel, laïque) paraît-elle aussi peu convaincante dans les débats? Y a-t-il ici l’effet d’une certaine radicalisation et polarisation des positions religieuses propre au régime de religiosité contemporain, marqué par « une société cassée en deux où s’affrontent un monde de croyants et de non-croyants, un univers religieux et un univers dit païen.[3] »?

En somme, l’intention de cette table ronde est de comprendre les défis de l’enseignement du religieux à une époque où il apparaît aussi incontournable aux yeux des uns que contestable aux yeux des autres.

Intervenants

Jean-Paul Willaime est directeur d’études émérite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où, à la section des sciences religieuses, il a occupé, de 1992 à 2016, la direction d’études « Histoire et sociologie des protestantismes». Il a dirigé le Groupe Sociétés, Religions, Laïcités de 2002 à 2007 et l’Institut Européen en Sciences des Religions (EPHE) de 2005 à 2010.

 

 

Brigitte Caulier est professeure titulaire au Département de sciences historiques de la Faculté des Lettres et sciences humaines de l’Université Laval. Spécialiste de l’histoire socioreligieuse du Québec, elle étudie et enseigne les cultures religieuses.

 

 

Jean-Philippe Perreault est professeur en sciences des religions à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval où il titulaire de la Chaire Jeunes et religions. Il a notamment pour thème de recherche et d’enseignement le programme Éthique et culture religieuse à l’école québécoise.

 

 

24 mars |10h30 à 12h30 |Salle 813 Pavillon Félix-Antoine-Savard

 

Organisée par le Groupe de recherche sur le catholicisme (GRC) – Université d’Ottawa, Université Laval, University of Waterloo; la Chaire Québec, francophonie canadienne et mutations culturelles Université d’Ottawa; la Chaire Jeunes et religions – Université Laval en collaboration avec le Centre interuniversitaire d’études québécoise (CIEQ)

Affiche

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[1] Dominique Borne, Jean-Paul Willaime et Céline Béraud, Enseigner les faits religieux : quels enjeux?, Paris, Armand Colin, 2007, p. 68.

[2] Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme. La fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003, p. 97. Pour le cas québécois, voir E. Martin Meunier, « L’ancrage du catholicisme au Québec et sa déliaison progressive: une sociologie historique de l’exculturation », dans Solange Lefebvre, Céline Béraud et E. Martin Meunier (dir.), Catholicisme et cultures. Regards croisés Québec-France, Québec, Presses de l’Université Laval 2015, p. 32.

[3] E.-Martin Meunier et Sarah Wilkins-Laflamme, « Sécularisation, catholicisme et transformation du régime de religiosité au Québec. Étude comparative avec le catholicisme au Canada (1968-2007) », Recherches sociographiques 52/3 (2011), p. 716.

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