Expressions culturelles


Faire le vide et refuser une succession de bassesses. Un vide plein, voilà tout ce qu’il possède. Le film de Bernard Émond est une critique d’autant plus cinglante de l’imaginaire contemporain de la réussite qu’elle se fait sans tapage, donnant ainsi aux paroles, aux images et aux personnages la force de l’authenticité. | Par Jean-Philippe Perreault Chargé de cours en littérature, Pierre abandonne tout, même ses livres, et ne conserve que cet amour déraisonnable des poèmes du polonais Edward Stachura qu’il s’obstine à traduire. Pourtant, le marché lui offre son salut sans confession : un héritage de 50 millions accumulé par un père dont la réussite fut aussi dorée que les moyens d’y parvenir ont été noirs. Il veut s’élever, donner de la perspective à ce destin qu’on tente de lui imposer. À la manière des rues du quartier Saint-Jean-Baptiste – magnifiquement filmé – qui offrent de la hauteur sans l’attitude hautaine, puisqu’elles obligent tout autant à descendre qu’à monter. Tout ce que tu possèdes, le plus récent film dans l’œuvre de Bernard Émond, aborde à la fois l’héritage et le rejet d’une succession. Le rêve américain possessif et propriétaire, Pierre refuse d’en faire une lignée. Il ne sera pas de ceux qui fabriquent la généalogie marchande et capitaliste. Il préféra s’inscrire dans une histoire familiale inconnue, tant en amont alors qu’il s’installera dans la ferme de ses ancêtres, qu’en aval, en prenant le risque d’une paternité jusque-là niée. Ainsi devient-il héritier : non par ce qu’il a reçu, mais par ce qu’il cherche à donner confusément. Dans cette continuité fragile et amputée, il trouvera sens et résistance. Notre époque et son individualisme laissent croire au « droit d’élire son héritage » (Singly, 2003). Ce seraient les héritiers qui, désormais, écriraient le testament. Une liberté que l’on affirme, notamment, par une mise en contraste que l’on constate dans cet intérêt marqué pour les dynasties torturées d’une autre époque présentées au petit écran; la dernière en lice au Québec étant Downton Abbey. Or le film d’Émond donne plutôt à voir l’ambiguïté, les limites et la souffrance d’une telle entreprise pour ceux qui laissent passer le train de la marchandise, tout comme le fera Pierre en marchant de Québec à St-Pacôme. S’il n’embarque pas dans cette locomotive dite du Progrès, il n’a toutefois d’autres choix de suivre la voie ferrée. C’est que la difficulté tient précisément du fait que de cet American Dream, il en est, comme nous tous, héritier. Et on ne se défait pas d’un héritage. Il nous est offert malgré nous. Il est « une idée avec laquelle nous pensons, mais à laquelle nous ne pensons pas. » (Bauman, 2005, p. 192) Et lorsque nous nous y arrêtons pour y penser, c’est la crise. « Quelque chose doit changer et nous le demande par en dessous. Comme un uppercut. » (Moutier, 2011, p. 88) Le drame s’ajoute à la difficulté parce que l’imaginaire contemporain de la réussite prend naturellement appui sur un mythe : celui du bien-être et du bonheur. Dès lors, « l’homme reconnu souffrant a aujourd’hui le plus grand mal à garder sa dignité, à ne pas se dégoûter lui-même, sa vie perdant de jour en jour de la valeur. Jadis au contraire la souffrance était attachée à la dignité humaine. Aujourd’hui il est même requis, par décence, de mourir heureux, dans le bonheur, submergé par le bien-être » (Liogier, 2012, p. 114). Que nous reste-t-il à posséder lorsque frappe le désenchantement du marché? Voilà pourquoi la fin de Tout ce que tu possèdes n’apparaîtra pas nécessairement heureuse à plusieurs. Voilà aussi pourquoi l’œuvre de Bernard Émond est dure de vérité. ________________________________ Références: François de Singly, 2003, Les uns […]

Le refus de la succession. Notes sur le film « Tout ce que tu possèdes »


De traditionnels habits blancs portés par de jeunes visages. Un singulier contraste dont on comprend qu’il suffit à faire un film. Si Alléluia procure le sentiment d’entrer dans un monde reculé, le documentaire révèle pourtant que les parcours de ces postulants à la vie adulte et à la vie religieuse sont le produit de l’époque. | Par Jean-Philippe Perreault Plusieurs plans fixes, quelques silences, une caméra patiente pour raconter leur foi et leur engagement. Le film de Jean-Simon Chartier est une liturgie des heures, des jours et des mois dans la vie de ces jeunes convertis à un système de mesure du temps et de perception du monde dont l’originalité tient à une inscription toute contemporaine dans huit siècles de vie dominicaine. Dans les petites chambres dépouillées, dans le rappel et l’appel de la prière, dans les bruits des pas, dans la fraternité, dans les hymnes et les chants, la dissemblance résonne. L’écart est là, constant, entre leur vie d’hier et d’aujourd’hui, entre la société et le couvent, entre leur idéal et ceux de leurs frères âgés. Il est la marque d’une innovation religieuse bien cachée sous le scapulaire de la tradition. Pour ces jeunes « entrer en religion » est une manière de quitter un monde désenchanté, décevant et désordonné. La génération plus âgée a fait le chemin inverse il y a quelques décennies à peine. Pas étonnant que l’un des jeunes protagonistes reprochera aux plus vieux de vouloir se « fondre dans le monde », abandonnant ainsi les repères identitaires qu’il est précisément venu chercher. Quelque chose d’une société des identités qui marque aussi, et peut-être surtout, le religieux contemporain. Autrefois héritée d’une chrétienté qui n’existe plus, la vocation est aujourd’hui une construction personnelle qui, malgré son étrangeté apparente, répond à des injonctions bien actuelles. Alors qu’ils nous expliquent leurs désirs en recourant à un langage religieux souvent hermétique et opaque, ils laissent échapper, ici et là, des considérations dont un peu croire qu’elles appartiennent davantage à la doctrine séculière contemporaine qu’au catholicisme traditionnel: aller vers soi, s’épanouir, se réaliser, se donner un idéal, se développer une vie intérieure… Elles ne sont pas vraiment neuves ces convocations, direz-vous. N’empêche, le pronom (se…) qui les accompagne renverse la perspective. Nul doute sur leur désir de Dieu et leur vocation (qui serions-nous pour en juger?); la question n’est pas là. Simplement intéressant de noter qu’à travers l’exotisme de leur situation, ces jeunes demeurent les enfants d’une culture et d’une société dont ils souhaitent, par ailleurs, se distancer. «On peut dire que l’on est comme des radicaux, particulièrement nous qui avons connu une vie tellement décevante et médiocre », affirme l’un d’eux. En ce sens, ils appartiennent clairement à une génération de sécularisés. La sécularisation, écrit Olivier Roy, « force le religieux à se définir de manière explicite comme système de normes en rupture avec la culture dominante. Il n’y a plus de consensus ni de continuité culturelle […] C’est donc dans une position d’extériorité que le religieux se trouve de plus en plus, extériorisation masquée par la référence identitaire […] » (Source). Roy voit dans cette radicalité une déconnexion culturelle. Nous serions plutôt de l’avis contraire. Cette vie au couvent à un désir de rigueur, d’intégralité et de globalité pour source. Une dynamique que nous pouvons observer – à degrés fort variables – au sein de courants qui, bien qu’alternatifs et réactifs, sont tout de même les produits de la culture et la société de consommation. Pensons à l’écologisme, au végétarisme, à la simplicité volontaire, aux sports extrêmes, à l’altermondialisme, etc. D’ailleurs, que le réalisateur d’Alléluia soit aussi celui de À la rencontre de l’homme qui brûle [Voir […]

« Comme des radicaux… » Le film Alléluia



Ils sont mariés depuis 75 ans et sont à ce point en décalage qu’ils racontent chacun une histoire décousue. Ils vivent ensemble dans une maison isolée par la mer. Et ensemble, ils vivent isolés, séquestrés de regrets et de remords alors que la terre s’enfonce, que le soleil brille de moins en moins longtemps et que la longue Nuit approche. | Par Jean-Philippe Perreault Elle lui reproche son manque d’ambition; il en accuse les autres et les situations. Il est las de lui raconter toujours la même histoire; elle lui est à chaque fois nouvelle. Elle a perdu un fils; il n’a jamais eu d’enfant. D’un même réel, ils vivent différentes réalités. Si bien que ce couple apparaît comme un seul personnage qui, dans le flot des énoncés absurdes, dévoile une énonciation cohérente, en quête souffrante de répondant pour donner sens et conclure sa propre histoire. Ce répondant passager débarquera sous forme de personnages invités pour le dévoilement du grand message. Ils prendront place sur des chaises. Des chaises vides pour le spectateur, mais remplies d’une illusion qui, au cœur de la solitude, de l’amertume et de l’échec, met les vieux en marche, pour un temps. Les chaises de Ionesco, magistralement présentée au Théâtre de la Bordée à Québec, traite de la vieillesse et de la mort, de ce que l’on échappe lorsque l’on vit par procuration, de cette peur de soi qui fait ramper devant les empereurs de l’époque. Elle parle essentiellement de la croyance. Non de la foi explicitement religieuse, mais de la croyance comme pratique de l’autre, ponts jetés sur le vide et l’écart. Écart qui sépare le vieux de sa femme, des amis qu’il a perdus et du monde, mais surtout de lui-même et de son histoire. Sa vie qui, parce qu’il s’est défilé, se découd. Alors que sa foi le fait se relever, changer de costume et avancer, le drame de la pièce – la véritable absurdité – tient en sa méprise. Il se méprisera lui-même d’abord en se refusant, laissant entre les lèvres de l’orateur muet le message qu’il veut livrer à l’humanité. Et il se trompe pratiquement jusqu’à la fin, incapable de reconnaître l’autre. Des plus anonymes jusqu’au roi, les invités imaginaires ne sont que des objets sur lesquels il se projette. Il parle pour eux sans jamais discerner qu’il ne parle que de lui. Il s’empresse de leur trouver une chaise pour les mettre à leur place, les fixer dans son monde. Pas plus que les spectateurs, il ne les voit. Il s’indiffère parce qu’il s’indifférencie d’eux. En s’oubliant en eux, il les oublie. La tradition chrétienne a un vieux concept considéré ringard aujourd’hui pour en rendre compte : le péché originel, la méprise de l’humain sur lui-même. Cette histoire de pomme et le serpent. Ramper plutôt que se tenir debout. Au sortir de la pièce, dans l’humidité et le froid de ce mois des morts qu’est novembre, on saisit que ce qui fait vivre est ce risque constant d’aller vers l’autre qui n’est heureusement pas ce que l’on pense et que l’on voudrait qu’il soit. Le drame de ces vieux n’est pas dans leur illusion; elles sont nécessaires les illusions pour créer du possible. Mais en s’illusionnant de leur illusion, ils en arrivent à la confondre avec le réel. Dès lors, ils ne doutent plus donc ne croient plus. Ils ne se laissent que bercer par elle. _______________________________________ Crédit photo de la une : akahodag via photopin cc

Les chaises berçantes d’illusion