Posture


Perte de repères, de fondements, d’horizon. La crise des valeurs fait craindre pour l’avenir alors qu’hier encore, tout était plus solide. Ah oui? Cinquième citation d’une série qui nous rappelle que « les objets qui apparaissent dans le rétroviseur sont plus proches qu’ils ne paraissent ».                                                                                                                                | Par Jean-Philippe Perreault                                                             « Sans doute, peut-on dire que toutes les sociétés industrielles traversent présentement une crise aiguë des valeurs. Plus s’affirment les traits de la civilisation industrielle avancée, plus ils paraissent annoncer une inquiétante déshumanisation au profit de nouvelles idoles qui ont nom efficacité, productivité, organisation, entreprise. La lutte sourde qui divise les jeunes les uns contre les autres et oppose certains d’entre eux à leurs aînés ne s’expliquerait-elle pas, en définitive, par l’ambivalence des sentiments devant les exigences de la civilisation moderne et par la recherche de valeurs de rechange ? Recherche en particulier d’une communauté humaine plus « chaude », plus juste, plus fraternelle, dans un mouvement de révolte contre la brutalité silencieuse du monde technologique.» Sauriez-vous situer dans le temps cette citation?      Réponse:  Nous serions donc en « crise » depuis plus de 40 ans puisque cet extrait est tiré d’un article du sociologue québécois Guy Rocher paru en 1969 [ « Crise des valeurs au Québec » dans Fred Caloren et al., Le nouveau défi des valeurs. Essais,  Montréal, HMH, 1969, p.10]. Pour peu qu’on y réfléchisse, la question n’est donc pas tant de savoir s’il y a ou non une crise des valeurs, mais de comprendre quel rapport à la société, à l’avenir et aux jeunes peut abriter cette perception que les valeurs soient en crise. Crédit photo de la une : Grégory Tonon via photo pin cc

La crise des valeurs | Avancer en arrière #5




L’étude et la compréhension de la jeunesse commande une posture particulière, sans cesse à construire et reconstruire. Elle peut se résumer au maintien en tension de deux enjeux : d’une part, éviter de projeter sur les jeunes sa propre jeunesse idéalisée en les considérant comme des acteurs – et non des victimes. D’autre part, demeurer critique des injonctions, des politiques, des courants de société et de culture qui construisent la jeunesse. Voilà ce qu’a mis en en lumière le débat qui a animé les étudiants du cours Foi, religion, spiritualité et monde des jeunes de la semaine dernière. Cette discussion fut une véritable bénédiction pédagogique. Alors que nous avions passé les dernières semaines à définir la jeunesse en la présentant comme une création dépendante d’un contexte historique, social et culturel; alors que nous avions insisté longuement sur les projections fantasmatiques du monde adulte; alors que nous avions cerné le défi de s’intéresser à la « jeunesse-vécue », voilà que ces considérations furent mises à l’épreuve. Nous venions de visionner le fascinant webdocumentaire « Ma tribu ». Partageant leurs réactions spontanées, plusieurs ont fait part de leurs inquiétudes : ces jeunes qui ont les médias sociaux et le Web comme espace relationnel ne sont-ils pas en péril? N’est-ce pas triste de les voir ainsi? Ils semblent malheureux, diront certains. Pathétiques, laisseront entendre d’autres. Et des collègues rétorqueront : ils ne sont pas malheureux, ils vivent les choses différemment. On soulignera leur désir de faire communauté, de produire du sens, de construire sa voie et de se faire une place… Et le débat lancé! Et l’enseignant s’en réjouit : occasion rêvée d’intégration et de synthèse. Il n’est pas reposant de maintenir en tension les différents regards. Pourtant, l’exercice nous met sur la route de la scientificité. La discussion est incontournable.  Elle a permis, dans ce cas, de nommer les présupposés, les préjugés, les postulats, les visions du monde et des relations humaines des observateurs et leurs conséquences sur la jeunesse créée par leur discours. Ce processus de réflexivité critique – voire de réflexion épistémologique – est une mise en lumière et une mise à distance nécessaires. Elle revient à dire non seulement « voilà ce que je comprends », mais « voilà pourquoi je comprends ce que je comprends ». Ce faisant, un dialogue est possible parce que de l’espace a été créé pour offrir l’hospitalité à d’autres points de vue. À ce moment, la question n’est pas tant de savoir qui a raison et qui à tort, mais de construire ensemble un regard juste, le plus juste possible. Voilà ce que j’espérais en proposant ce cours : créer une communauté de recherche et de réflexion, de dialogue et d’échange. Notre objet d’étude le commande. Merci aux étudiants d’avoir pris le risque de cette discussion!

Du défi de la compréhension de l’univers des jeunes