Pratiques religieuses



De traditionnels habits blancs portés par de jeunes visages. Un singulier contraste dont on comprend qu’il suffit à faire un film. Si Alléluia procure le sentiment d’entrer dans un monde reculé, le documentaire révèle pourtant que les parcours de ces postulants à la vie adulte et à la vie religieuse sont le produit de l’époque. | Par Jean-Philippe Perreault Plusieurs plans fixes, quelques silences, une caméra patiente pour raconter leur foi et leur engagement. Le film de Jean-Simon Chartier est une liturgie des heures, des jours et des mois dans la vie de ces jeunes convertis à un système de mesure du temps et de perception du monde dont l’originalité tient à une inscription toute contemporaine dans huit siècles de vie dominicaine. Dans les petites chambres dépouillées, dans le rappel et l’appel de la prière, dans les bruits des pas, dans la fraternité, dans les hymnes et les chants, la dissemblance résonne. L’écart est là, constant, entre leur vie d’hier et d’aujourd’hui, entre la société et le couvent, entre leur idéal et ceux de leurs frères âgés. Il est la marque d’une innovation religieuse bien cachée sous le scapulaire de la tradition. Pour ces jeunes « entrer en religion » est une manière de quitter un monde désenchanté, décevant et désordonné. La génération plus âgée a fait le chemin inverse il y a quelques décennies à peine. Pas étonnant que l’un des jeunes protagonistes reprochera aux plus vieux de vouloir se « fondre dans le monde », abandonnant ainsi les repères identitaires qu’il est précisément venu chercher. Quelque chose d’une société des identités qui marque aussi, et peut-être surtout, le religieux contemporain. Autrefois héritée d’une chrétienté qui n’existe plus, la vocation est aujourd’hui une construction personnelle qui, malgré son étrangeté apparente, répond à des injonctions bien actuelles. Alors qu’ils nous expliquent leurs désirs en recourant à un langage religieux souvent hermétique et opaque, ils laissent échapper, ici et là, des considérations dont un peu croire qu’elles appartiennent davantage à la doctrine séculière contemporaine qu’au catholicisme traditionnel: aller vers soi, s’épanouir, se réaliser, se donner un idéal, se développer une vie intérieure… Elles ne sont pas vraiment neuves ces convocations, direz-vous. N’empêche, le pronom (se…) qui les accompagne renverse la perspective. Nul doute sur leur désir de Dieu et leur vocation (qui serions-nous pour en juger?); la question n’est pas là. Simplement intéressant de noter qu’à travers l’exotisme de leur situation, ces jeunes demeurent les enfants d’une culture et d’une société dont ils souhaitent, par ailleurs, se distancer. «On peut dire que l’on est comme des radicaux, particulièrement nous qui avons connu une vie tellement décevante et médiocre », affirme l’un d’eux. En ce sens, ils appartiennent clairement à une génération de sécularisés. La sécularisation, écrit Olivier Roy, « force le religieux à se définir de manière explicite comme système de normes en rupture avec la culture dominante. Il n’y a plus de consensus ni de continuité culturelle […] C’est donc dans une position d’extériorité que le religieux se trouve de plus en plus, extériorisation masquée par la référence identitaire […] » (Source). Roy voit dans cette radicalité une déconnexion culturelle. Nous serions plutôt de l’avis contraire. Cette vie au couvent à un désir de rigueur, d’intégralité et de globalité pour source. Une dynamique que nous pouvons observer – à degrés fort variables – au sein de courants qui, bien qu’alternatifs et réactifs, sont tout de même les produits de la culture et la société de consommation. Pensons à l’écologisme, au végétarisme, à la simplicité volontaire, aux sports extrêmes, à l’altermondialisme, etc. D’ailleurs, que le réalisateur d’Alléluia soit aussi celui de À la rencontre de l’homme qui brûle [Voir […]

« Comme des radicaux… » Le film Alléluia