Printemps érable


Ce n’est pas avec un titre pareil que l’on fait l’unanimité. Cette association banalise l’expérience de foi, diront certains croyants alors que des « carrés rouges » y verront une tentative de récupération. Les uns comme les autres pourraient nous accuser de voir de la religion partout, et donc nulle part. Seulement, ce titre ne parle pas de religion, mais de religieux. Troisième note de recherche sur le « sens » du printemps québécois, au-delà du conflit sur les droits de scolarité.  | Par Jean-Philippe Perreault Avec toute la prudence nécessaire, Marco Veilleux l’évoque en entrevue : les manifestations des derniers mois auxquelles il a participé ont quelque chose de religieux. Ritualité, reconnaissance mutuelle, engagement pour « une cause » qui dépasse le seul intérêt des individus. Une forme religare qui crée du lien social, constate-t-il. Pourraient aussi s’ajouter la dimension transgressive et agrégative des manifestations, l’effervescence collective et la mise en scène, le discours des manifestants ayant, à l’occasion, des « consonances religieuses ». Aussi fascinants soient-ils, ces constats ne demeurent que des indicateurs. Il nous faut donc faire un pas de plus et tenter de comprendre le « il-se-passe-quelque-chose » tant entendu au cours des derniers mois; creuser jusqu’aux dimensions fondamentales, disons, de ces « moments fondateurs » que certains appellent des « troubles sociaux ». Religion et religieux Il en va de la religion comme d’autres faits collectifs : le processus de définition est incontournable et insatisfaisant à la fois. En sciences des religions, on a généralement abandonné depuis un certain temps la quête de la définition absolue et définitive. Il n’y en a pas de bonnes ou de mauvaises, il n’y a que des définitions plus ou moins opérantes, dit Peter L. Berger dès 1971. Cela dit, une distinction conceptuelle entre le religieux et la religion apparaît heuristique pour qui s’intéresse aux formes contemporaines du religieux/religion. Le religieux – le substantif et non l’adjectif – relève du processus d’établissement, à travers l’activité humaine, d’un ordre englobant toute la réalité et déterminant « le vraisemblable ». Le religieux est  « le fait des sociétés et/ou des individus dont elles se composent;  […]des individus agissant et (se) pensant en tant qu’individus, en tant que membres d’un groupe déterminé, membres de la société, ou en tant que parties prenantes de l’humanité ou du cosmos en général. » En somme, « le religieux est à la religion ce que le politique est à la politique. » (Caillé, 2003, p. 318). Il ne s’agit pas d’une substance, mais d’une catégorie (Gauthier, 2008). Ainsi, nous pourrions dire du religieux qu’il n’est pas tant ce que permet la croyance que ce qui la permet. Il offre un endoxa déterminant ce que l’on est autoriséà croire (Certeau, 1981).On peut considérer que les religions sont ces systèmes solidaires de sens et de croyances (Durkheim), plus ou moins institutionnalisés et confessants, c’est-à-dire explicites. Elles proposent, par la lignée croyante (plus ou moins longue) dans laquelle l’individu s’inscrit (Hervieu-Léger), une réponse à l’ab-sens (Raymond Lemieux) en offrant une voie de « salut » ou de « libération » dans certaines traditions. Ainsi, elles apparaissent comme « une communication symbolique régulière par rites et croyances se rapportant à un charisme fondateur (ou refondateur) et générant une filiation. » (Willaime, 2003, p. 260) L’unité imaginaire de la société La fonction du religieux est de produire « une unité imaginaire de la société, le vrai semblable d’un monde où l’être humain […] puisse trouver une place effective, c’est-à-dire pensable, imaginable. » (Lemieux, 1993, p. 39) Cette « unité imaginaire » est au cœur du social : la société en est le  produit et la productrice. Par conséquent, existe-t-il toujours des mythes, des personnages, des rites, des règles, des croyances qui n’appartiennent pas particulièrement à une religion, en substance et en « appellation contrôlée », mais qui procèdent tout de […]

Printemps érable est (aussi) religieux


Marco Veilleux réfléchit, analyse, discute, échange, manifeste. Et de ces activités, il en « facebooke » une large part. Comme citoyen d’abord, nous dit-il. Mais aussi comme croyant. Rompu à l’analyse sociale et inscrit dans un catholicisme québécois engagé pour la justice,  il nous livre son regard sur le printemps québécois. «Moi, je veux y aller avec ma casserole parce que je ne suis pas d’abord là comme catholique ou comme croyant, mais je suis là comme citoyen. […] En même temps, je ne peux pas comme croyant faire abstraction de ce que cela pose comme interpellation. Par exemple, les casseroles, c’est devenu une espèce de rituel. À 8 h tous les soirs, tu quittes tes occupations habituelles et tu vas au coin de la rue avec des gens que tu connais plus ou moins. Et là tu joues de la casserole alors la dimension rituelle est assez évidente. Avec les casseroles, il y a quelque chose de rituel, mais il y a quelque chose de religieux, entre guillemets. En termes de religare, de relier. Tu te sens relié à tes concitoyens au nom d’une cause plus grande. Et ça, c’est que fait la religion depuis toujours : relier les gens, créer du lien social. Et  cette grève étudiante a créé du lien social de manière étonnante.» Alors que le conflit polarise les opinions,  il nous offre l’occasion de comprendre pourquoi, au nom de quoi et comment il manie la casserole. Radiographie sans prétention d’un parcours au cœur de ce mouvement dont l’ampleur et la pugnacité, si elles réjouissent les uns et exaspèrent les autres, nous mettent tous au défi de comprendre ce que printemps révèle de la jeunesse et de la société québécoise. Balado: Regard sur le printemps érable | Marco Veilleux [ Disponible sur ITunes]   En complément : Centre Justice et foi Un des articles de Marco Veilleux: « Jeunes chrétiens en recherche » sur la foi et l’engagement des jeunes |  Relations   «Le printemps étudiant à la lumière de Pâques», collectif d’auteurs réunis par le CJF, Le Devoir

[Balado] Regard d’un engagé sur le printemps québécois



Bien des commentateurs de ce printemps québécois aimeraient n’y voir que confusion. « Qu’ont à voir ces défilés festifs de corps de batterie de cuisine avec les revendications étudiantes?», lancent-ils alors qu’ils cherchent une question à leurs réponses. Le plus simple : tout. Deuxième de trois billets sur le printemps québécois. | Par Jean-Philippe Perreault  En février, il s’agissait d’un conflit entre le gouvernement et des étudiants des collèges et des universités. Dès mars, la mobilisation s’élargissait et l’on pouvait parler, avec prudence, d’un mouvement social. Loi 78 et milliers de casseroles plus tard, comment décrire cette histoire qui s’écrit? Alors que tout un chacun cherche une « sortie de crise », de quelle crise faut-il sortir? Casseroles et conflit étudiant sont liés, dans la mesure où ce dernier n’est qu’une illustration de l’impasse dans laquelle de nombreux Québécois de tous âges, mais particulièrement certains jeunes, se trouvent piégés. Quelle impasse, direz-vous, nous vivons dans un pays riche et libre où chacun peut faire sa place, non? Bien voilà: l’impasse tient précisément à l’obligation de faire sa place et sa réussite alors que les conditions sociales et politiques excluent ceux qui n’arrivent pas (ou plus), à un moment où l’autre de leur vie, à jouer le jeu. Le son des casseroles est un appel à en changer les règles, un « Time Out ! » collectif, une contestation de l’arbitre pour partialité… et corruption. Il est raisonnable de lire dans cette protestation envers un gouvernement « démocratiquement élu » l’état d’un politique qui n’est plus en mesure de résister aux assauts des logiques marchandes et de leur imaginaire religieux; une régulation qui va bien au-delà de la dimension strictement économique et qui signe l’« unification [du monde] sous le signe du marché », et ce, jusqu’au « régime du croyable », une mutation aux « conséquences anthropologiques incalculables », selon Marcel Gauchet (1998, p. 66). Et non, il ne s’agit pas d’une position idéologique et politique portée par ceux qui attendraient encore et toujours le Grand Soir. Mais un constat. Si vous êtes à même de repérer une régulation sociale centrale autre que celle du néolibéralisme et du marché, veuillez nous écrire S.V.P. et dans les plus brefs délais. Nous vous répondrons dès notre retour du Walmart. Mais pourquoi à ce moment-ci, alors qu’au cours des dernières années, l’indignation n’avait pas fait le printemps (érable)? Parmi les nombreux facteurs expliquant la situation, il y aurait l’atteinte d’un certain équilibre dans la tension entre l’abstrait et l’incarné, tension nécessaire à la mobilisation citoyenne. En les détournant un peu, nous pouvons reprendre les propos de Raymond Hudon dans un ouvrage récent (2012). Il nous rappelle qu’abstraction et dépolitisation vont de pairs. Ce sont des situations concrètes qui appellent la participation. La simple appartenance citoyenne ne suffit pas. En revanche, la participation politique nécessite aussi une certaine abstraction : se sentir concerné et interpellé au-delà des situations particulières. N’est-ce pas ce qu’a permis la loi 78? Des frustrations et exaspérations à la fois communes et différentes se sont trouvées incarnées dans un mouvement pugnace. Pour ceux qui perçoivent cette loi spéciale comme une menace à la démocratie – et ils sont plusieurs – le retentissement des casseroles est le refus du silence et de la résignation : voilà juste ce qu’il faut d’abstraction et d’incarnation. Et voilà ce que l’on retrouvait inscrit sur une banderole hier: « Ceci n’est pas un conflit étudiant, c’est une société qui se réveille ». Si une image est nécessaire pour illustrer le tout, nous ne pouvons que citer un extrait de ce très beau texte de Raynald Robinson paru dans le Devoir : « Je marche et, tout à coup, au détour d’une rue, à la […]

Sortie de crise: de quelle crise?


En ces temps où certains s’interrogent sur la légitimité du mouvement étudiant, voici une nouvelle citation de cette série Avancer en arrière qui nous rappelle que «les objets qui apparaissent dans le miroir  sont plus proches qu’ils ne paraissent». | Par Jean-Philippe Perrreault « Mais ces étudiants ne se réuniront pas sans but comme des pantins qui se laissent manipuler. Ils auront un leitmotiv : la fierté étudiante. C’est sous ce thème que la multitude étudiante se ralliera. Vingt-cinq mille étudiants à Montréal, en juin, affirmeront qu’ils ont un métier, en sont fiers, et l’imposeront au respect des autres. » Qui, quand et dans quel contexte? Roulement de… casseroles! Réponse ci-dessous. Il s’agit d’un appel lancé par Jeanne Benoît  (ou Sauvé qui deviendra la première femme présidant la chambre des communes et la première gouverneurE générale: un portrait ici)  et Jean Dostaler, présidents de la JEC (Jeunesse étudiante catholique) en 1945 (« Un fait bien posé : le mouvement étudiant », JEC, 11, 2 février 1945 cité dans L. Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène, Montréal, Boréal, 2003). Les mouvements d’Action catholique spécialisée ont été à l’origine de la naissance de la jeunesse au Québec. Dans un ouvrage des plus intéressants et utiles, Louise Bienvenue rappelle les efforts nécessaires d’affirmation : « En promouvant une figure active et positive de l’étudiant, on facilite ainsi la généralisation d’un modèle culturel jusqu’alors plutôt associé à la bourgeoisie. En ce sens, tout le discours de la JEC prônant l’engagement des jeunes dans la Cité Étudiante apparaît comme une façon d’imposer la valeur sociale et le rôle fondamental des étudiants à un public encore largement imprégné d’anti-intellectualisme. » (p.232)  Au-delà du débat sur l’augmentation des frais de scolarité, la manipulation politique de la jeunesse à laquelle nous assistons par le discours des uns et des autres s’en trouve éclairée. Comme certains (ici et ici par exemple), nous pouvons raisonnablement faire un constat : parmi les membres de la génération qui aura le plus profité de cette valorisation du « métier d’étudiant » et de la reconnaissance des jeunes comme acteurs sociaux (oui, les baby-boomers…), certains semblent se refuser à accorder pareil rôle social à la jeunesse d’aujourd’hui.

[Avancer en arrière #2] La fierté étudiante



Alors que la grève étudiante fait rage un peu partout au Québec, impossible de ne pas songer à la célèbre provocation de Pierre Bourdieu : « la jeunesse n’est qu’un mot ». Sur les places publiques et dans la rue, dans les assemblées étudiantes et sur les parvis des pavillons universitaires, dans l’œil de l’hélicoptère et à la une des journaux, sur les blogues et lors de tribunes téléphoniques, une jeunesse se crée par la force des mots et des images. Et ceux qui en parlent en disent plus sur eux que sur les jeunes. Inévitablement.

Grève étudiante: la force des images et des mots