Temps/Mort/Espace


Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Quatrième de cinq billets.  Ce que nous avons dit pour le temps vaut aussi pour le lieu. Il nous faudrait reprendre ici la délocalisation propre à la modernité dont nous connaissons les effets. Notre attention sera plutôt portée sur la manière de penser le religieux – essentiellement en termes de déplacements – qui en découle. Tout comme pour le temps, les religions de tradition régulaient le territoire : l’église paroissiale, au cœur de la place publique, en tête de l’organisation territoriale du village ou du quartier. Certains rituels avaient aussi semblable fonction; pensons à la procession de la Fête-Dieu. Comme la définit Giddens, la délocalisation est « l’extraction des relations sociales des contextes locaux d’interaction puis leur restructuration dans des champs spatio-temporels indéfinis »(Giddens, 1994). La définition de Giddens n’indique pas la fin des relations sociales, mais leur restructuration sous d’autres modalités. On peut penser que Facebook est de ces nouveaux pays. On ne parle plus de lieu, mais d’espace, c’est-à-dire non pas l’ordre et la manière dont éléments sont distribués et coexistent, mais les directions, le temps, la vitesse, la mobilité, la dynamique créés par les relations des individus (de Certeau, 1990). Comme pour l’identité ou la nation, ce nouveau rapport au lieu provoque des remises en question de la religion. Là où elle était implantée et ordonnée sur un territoire (géographique, culturel et social) et faisait partie de la vie quotidienne, elle devient une dimension de la vie appelée à être en mouvement, en mobilité dans des espaces. Son lien avec les autres dimensions (culturelle, sociale, politique…) ne va plus de soi. Extraite du local (lieu, territoire), il semble qu’elle tende à se blottir, sans doute par intériorisation de la sécularisation, dans un espace bien précis : celui de la vie privée et de l’intime, comme si tout le domaine des enjeux de société lui était désormais interdit. Passer de l’ordonnancement du lieu au mouvement, à la mobilité et à l’interaction propres à l’espace ne semble pas avoir été (toujours) possible. On peut penser que cela tient à une des conditions nécessaires à ce passage : entrer dans le mouvement, c’est se laisser interroger, questionner, transformer en développant des relations davantage horizontales que verticales. L’investissement actuel des religions de tradition dans les nouveaux espaces (pensons aux médias sociaux notamment) se fait-il dans la dynamique de l’espace (interaction, être avec…, mouvement) ou dans la dynamique du lieu (faire sa place, défendre sa marque…)? Aller par-delà les frontières, est-ce occuper un nouveau lieu ou participer à un espace? * * * Franchir les frontières: mort| divertissement [1] Franchir les frontières : jeunesse | maturité [2] Franchir les frontières: immédiateté | temps [3] Franchir les frontières: en synthèse, religion et marché [5] ______________________________ Références : Anthony Giddens, 1994, Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan. Michel de Certeau, 1990, L’invention du quotidien. 1. arts de faire, Paris, Gallimard (Folio essais), p.170 et ss. Crédit photo: ~Aphrodite via photopin cc

Franchir les frontières: lieu|espace [4/5]


Pour plusieurs, la pertinence et la survie du catholicisme en nos terres sécularisées tiendraient à sa capacité à franchir les frontières qui le séparent du quotidien d’une majorité de Québécois. L’intérêt sociologique ici est d’observer cette entreprise confessante et, ce faisant, de localiser où le religieux affleure et se recompose. Deuxième de cinq billets.  Conséquence directe de l’effacement de la mort [première frontière/interpellation identifiée], la jeunesse  est devenue aujourd’hui l’âge d’or de la vie. Non seulement cette perspective piège-t-elle les jeunes dans une jeunesse qui ressemble davantage à une impasse qu’à un passage, mais elle entraine une liquidation de l’état adulte et une la  désagrégation de la maturité, pour reprendre les affirmations de Marcel Gauchet (Gauchet, 2004). L’âge des responsabilités et des engagements apparaît à nos contemporains comme limitatif. Le fantasme de la jeunesse prend valeur de modèle pour l’existence entière. Voilà ce à quoi correspond une vie réussie : être jeune, demeurer jeune, faire jeune, rajeunir. À un premier niveau, la jeunesse interpelle les religions de tradition dès lors que la transmission de l’identité religieuse ne va plus de soi. Elle pose directement la question de la survie. Il pourrait s’agir d’une frontière évidente à traverser : comment rejoindre les jeunes, se demandent les Églises, comment assurer la pérennité des institutions, des groupes, des organismes? Des questions évidemment légitimes et pertinentes. Cependant, des questions qui parlent d’abord de leur instinct de survie. L’interpellation première est plutôt dans le sens que propose cet idéal de jeunesse et dans la vision de la vie qui  s’en dégage. Si l’on place la jeunesse comme sommet de la vie humaine, qu’est-ce que vieillir? Qu’est-ce que la maturité? Qu’est-ce que l’expérience? Avancer en âge n’a plus de sens… D’ailleurs, avance-t-on ou recule-t-on? Qu’il soit de plus en plus difficile de vieillir n’est pas seulement un enjeu individuel et personnel. Dans la société et la culture, les figures de maturité, de tradition, de continuité perdent de leur pertinence à tel point que les institutions sont fréquemment maquillées, botoxées, remontées. Pourtant, nous savons bien qu’une réflexion sur le vivre-ensemble, sur le sens, sur l’avenir, sur les idéaux de vie bonne ne peuvent faire l’économie de ce que d’autres avant nous ont dit, pensé, expérimenté. De cette jeunesse/maturité, quelques interpellations en vrac : de manière générale, quel est le sens de cette quête de jeunesse? Lorsque les organismes et institutions veulent faire « jeune », cherchent-elles à emprunter des habits neufs ou à s’inscrire dans une écoute pertinente du monde, sans égard à l’âge? Comme traditions et institutions, y a-t-il une éthique de la continuité à assurer dans un monde tourné vers la jeunesse, l’avenir et progrès? * * * Franchir les frontières: mort| divertissement [1] Franchir les frontières : immédiat | temps [3] Franchir les frontières : lieu | espace [4] Franchir les frontières: en synthèse, religion et marché [5]

Franchir les fontières: jeunesse|maturité [2/5]



Au mois de mars dernier, la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité déposait son rapport. S’interrogeant sur les « demandes d’aide à mourir » et sur la manière d’ « assurer à tous une mort dans la dignité », c’est sur le terrain des représentations des différents âges que jouent les réflexions et les propositions de la Commission. Souvent réduite à la « gestion de la fin », la mort est pourtant « la » grande question de la vie. Et de l’humanité. Si dans l’imaginaire collectif, la jeunesse est aux antipodes de la mort, qu’advient-il lorsque la mort se déplace? Et voilà. Domino…

Simples mortels? Pas certain… Effets du déplacement de la mort sur la jeunesse