Vide ou trop-plein? Interroger les « lieux communs » 2/2


[Avant de lire ce billet…]

Deuxième de deux billets qui visent à bousculer quelques “lieux communs” ou clichés à propos des jeunes et de leurs rapports à la religion.

* * *

Dans la suite de la réflexion amorcée dans un billet précédent, interrogeons ces affirmations concluant, sans trop de nuances, à une « crise de la culture » et à un « vide » de l’univers des jeunes.

Allons-y en vrac, en évoquant quelques traits qui seraient, aux dires de plusieurs,  caractéristiques de notre « état » comme société.

  • Notre époque serait marquée par la perte des repères et des valeurs. Plus rien ne semble immuable. Tout peut être remis en question. Le relativisme moral ambiant menacerait ou aurait même fait disparaître toutes formes de hiérarchie, de système de valorisation. Il serait devenu pratiquement impossible d’établir un ordre, quel qu’il soit. En somme, la culture commune aurait perdu de sa verticalité et de sa profondeur au profit d’une horizontalité aplanissante. La réalité serait plus unidimensionnelle et nous aurions perdu précisément les dimensions spirituelles, existentielles, religieuses, historiques.
  • Ce faisant, nous serions à une époque de fragmentation, de mutation constante et de dérégulation. Alors que dans les sociétés de tradition, la religion et la politique maintenaient ce lien entre passé, présent et avenir – et, du coup, le lien social –, notre époque serait celle de la libre circulation, de la mouvance, de la nébuleuse…
  • Cette situation aurait à la fois pour cause et conséquence l’individualisme narcissique qui grugerait la pertinence et le désir de faire communauté. Nos contemporains seraient tournés vers eux-mêmes. Ils n’en auraient que pour leur réalisation personnelle et leur quête intime du bonheur. Ils se choisiraient d’abord et avant tout.
  • Dans une même perspective, une culture de l’autonomie du sujet comprise comme la capacité à s’inventer ses propres normes et valeurs. Quelque chose de prométhéen où l’individu se comprend non pas comme enfant de Dieu, comme le soutient la tradition chrétienne, mais comme ayant la capacité de s’autoenfanter, s’autodéterminer, se construire seul.
  • Une culture également du matérialisme et de la consommation qui ferait écran ou même barrière aux questions de sens.
  • Une culture de la quête incessante de la jeunesse. Ne pas vieillir et « faire jeune » toujours et en tous les domaines : de la jeunesse du corps à la jeunesse de son style de décoration intérieure (un sofa peut faire jeune, vous savez…).

Vide? Vraiment…

En toute conséquence avec ce que nous avons dit concernant la transmission toujours effective, notre époque est-elle celle de la perte de repères ou du trop-plein? Nous ne sommes pas ici dans une perspective normative pour déterminer si les repères d’aujourd’hui sont « les bons ». N’empêche qu’une observation, même rapide, nous force à conclure qu’ils sont nombreux. Se réaliser, s’épanouir, être soi, choisir sa vie, croire que tout est possible, être libre, ne pas être attaché à des institutions sont autant d’injonctions qui pèsent tout aussi lourdement sur les individus que les morales d’autrefois jugés pourtant sévèrement aujourd’hui. La société de consommation est une société codée, marquée.

Time Square, NY | © Jean-Philippe Perreault, 2001

Et l’individualisme tant décrié compte parmi ces injonctions normatives les plus fortes. Bien qu’en apparence tout tourné vers le « soi », l’individualisme n’en est pas moins une prescription sociale, un produit collectif. Comme tout effet de socialisation, il s’agit à la fois d’une contrainte et d’une possibilité pour le sujet. Dès lors, aussi individualiste soit-elle, la société actuelle n’est en rien dérégulée ou même fragmentée. Elle possède au contraire une forte cohérence rendue possible par une instance de régulation que l’on appelle le « marché » et qui se présente comme l’axe central de recomposition du religieux. Pour reprendre les propos du philosophe Marcel Gauchet, cette « unification [du monde] sous le signe du marché engage aussi bien la marche de l’économie, le fonctionnement des systèmes politiques ou l’organisation des sociétés que le  régime du croyable.[1] » L’injonction de performance, jusque dans la réalisation de soi, s’inscrit donc dans un système global de sens. Pour faire court, nous pourrions dire avec Raymond Lemieux que le marché « représente le mode d’encadrement désormais commun des comportements, remplaçant par sa logique d’utilité les anciennes institutions de tradition qui fondaient leur encadrement sur une logique d’autorité[2] ». Le marché a une fonction religieuse : déterminer le vraisemblable, ce que l’on est autorisé à croire. L’individualisme, l’épanouissement personnel, le progrès spirituel, le salut (bonheur) ici-bas et maintenant sont au nombre de ces déterminismes qui circulent dans la culture ambiante et qui structurent l’imaginaire, c’est-à-dire « le vrai semblable d’un monde où l’être humain, désormais atomisé dans son individualité, puisse trouver une place effective, c’est-à-dire pensable, imaginable[3] ».

Ainsi, lorsqu’une religion confessante est proposée dans la culture actuelle, elle est adressée dans un univers où fourmillent déjà de nombreuses propositions croyantes, où il existe déjà un système de convictions. Elle peut facilement alors être considérée comme un « produit » parmi d’autres. Et c’est ce que nous disent les jeunes lorsqu’ils nous parlent de leur imaginaire religieux et de la place qu’y occupe le catholicisme, par exemple.

Le second trait de la culture actuelle pour lequel une petite dose de sagacité n’est pas inutile concerne ce que nous pourrions appeler le divertissement, au sens de Pascal. Lorsque consommation et culture se rencontrent, nous assistons, dans bien des cas, à ce que nous pourrions reconnaître comme une mise en marché du détournement (divertissement : du latin classique divertere, aller dans une autre direction, se détourner). Il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeur, mais de la reconnaissance des mécanismes qui opèrent aujourd’hui dans la culture de masse. Il suffit d’écouter un peu de télévision – publicités comprises – pour l’observer.

On « consomme » des produits culturels (selon l’expression devenue aujourd’hui banale), on s’occupe au centre d’achats (ce dernier étant devenu un espace significatif et non strictement utilitaire), on meuble nos vies de biens en tout genre. On peut raisonnablement faire l’hypothèse qu’on se distrait de ce que nous pourrions considérer par ailleurs plus essentiel : la réflexion intellectuelle, les questionnements spirituels, le sens de l’aventure humaine.

Au final, on se détourne de quoi? De la mort. La question de la mort n’est pas morbide : c’est une question de vie. La mort n’est pas la question dernière, mais bien la première, pour reprendre l’expression de Céline Lafontaine. Elle est  source de toutes les angoisses, mise à l’épreuve de tous les fantasmes, exigence ultime de construction du sens : que vais-je faire de ma vie? Quelles solidarités vais-je construire? Comment vais-je survivre? Que vais-je léguer?

Au-delà de l’individualisme et des gadgets culturels tout aussi impressionnants qu’éphémères, l’appel de sens de notre époque pourrait bien résider dans cette culture du divertissement et de la mort niée. Parce que le refus de la mort, c’est le refus de vieillir. Dès lors, c’est la maturité qui s’en trouve dévalorisée. Et si l’on n’aspire plus à vieillir et que l’on désire rester jeune, quelle perspective peut-on avoir sur la vie? Quel peut-être le sens de l’aventure humaine alors que la jeunesse est devenue l’âge d’or? Une fois que l’on n’est plus jeune, est-ce une longue suite de régressions? Et pour les jeunes, qu’est-ce qu’être jeune si cela mène à une vie adulte où les adultes eux-mêmes ne veulent que revenir à la jeunesse? Dans ce cul-de-sac se pose aujourd’hui la question fondamentale du sens, et ce, à tous les âges de la vie. Vieillir est essentiellement une question de sens.

Quelles sont les quêtes de sens de nos contemporains? Il se pourrait que la réponse soit banale et en rien nouvelle : comment vivre?


[1] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Paris, Gallimard, 1998, p. 66.

[2] Lemieux, R. (2002) « Bricolage et itinéraire de sens », Religiologiques,  26, p. 19.

[3] Ibid.

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